21 septembre 2017

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra.

« Il n'y a certainement que moi pour me sentir seule à La Havane aujourd'hui. Je vis dans cette ville peu respectueuse de la vie privée, intense, insouciante et dissipée, où l'intimité et la discrétion, le silence et le secret, tiennent du miracle, ce lieu où la lumière te trouvera dans ta cachette. Ici, se sentir seul signifie peut-être que l'on a vraiment été abandonné. »

« Juillet arriva et, avec lui, la transparence de l'été. La lumière de Cuba reproduit nettement toutes les images de ce que je suis en réalité, ce que j'ai gardé pour moi. Quand je veux dissimuler un sentiment, une expression ou un geste aigre-doux qui vient avec les souvenirs, la lumière naturelle rend le paysage intérieur explicite et te déshabille en pleine rue, en plein soleil. L'irradiation soulève ta jupe et te possède. Ici, on ne peut rien cacher, ni de soi ni de l'autre ; la transparente illumination de cette île batifole avec les secrets et règne avec eux. »

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, Marianne Millon, Buchet-Chastel, copyright Lou Darsan


Une île dont on ne sort pas, qui délimite les contours de la pensée, une maison où l'on se retranche, mais qui est surveillée, truffée de caméras et de micros. Un intérieur spatial et mental qui devient public. Ne plus penser, se taire jusqu'en soi — pour contrer : écrire. Ne pas être lue par les siens, peur de rejoindre ceux qui ont fini par se taire, crainte d'être envahie par la paranoïa. Ne pas savoir si les écrits te définissent. Ne plus savoir qui est ton père (et on te dit que).

Censure, fouilles, surveillance, confiscation, méfiance, mensonges et double discours. Cacher les papiers dans le frigo. Se taire. Être suspecte (deux fois). Suspecte de voyager hors de l'île, suspecte de rester vivre sur l'île. Dissidente aux yeux d'un régime omniscient, espionne du régime pour ceux qui sont partis. Ouvrir son ordinateur, constater que les dossiers disparaissent. Des cartons en moins. Des fichiers en moins. Jusqu'au vide. Rentrer chez soi, ne pas savoir si quelqu'un est venu, a emprunté le disque dur, l'a copié ou vidé. Qui lit ton courrier ? Suspecte, suspecter. La femme de ménage, le « seguroso » de la famille : mieux vaut eux que les policiers. Préférer la délation et la surveillance par les proches qui te sont attribués à l'exposition publique de ta dissidence supposée.

S'isoler du monde et ne plus fréquenter que deux personnes qui rapportent toutes tes paroles à. Quitter l'île — la retrouver ailleurs, chez les autres. En soi. Devenir l'île que l'on quitte (« Ils ne peuvent pas m'expulser de l'île que je suis. »), définie par des rivages, séparée par une mer. « Si on me laissait prendre tout ce qui manque/Si on me laissait emporter l'île et le miracle/Je n'aurais nulle part où rentrer. » Baignade : vue d'en dessous, l'eau trouble « l'hyperréalisme tropical », la surface s'éloigne. « L'île démente qui navigue autour de ta tête et te rend folle avec ses imbroglios et ses névroses, t'oblige à pénétrer l'incohérence. »

Cleo, narratrice et jeune poète de La Havane dont le premier recueil, primé en Espagne, a subi la censure des autorités de son pays, se retranche dans sa demeure familiale, prisonnière d'un paradoxe paranoïaque cubain qui s'accroît à sa rencontre avec un acteur américain hispanophone réalisant un documentaire sur son père. Wendy Guerra dessine son portrait à l'estompe, tissant au plus serré un propos politique sur Cuba (« le peu qui subsiste de cette utopie née dans les années soixante ») au récit de la vie intérieure de Cleo, et transforme en une ligne floue la frontière entre dimanches et révolutions, intimité et espace public, intériorité et politique. Entrecoupé de poèmes de la narratrice d'ailleurs regroupés à la fin du livre, Un dimanche de révolution déploie une écriture poétique riche d'images qui débordent le réel et approchent le rêve, dans une narration dont la langueur et la sensualité plongent le lecteur dans cet état de suspension entre deux eaux et de confusion où Cleo est confinée.


Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Buchet-Chastel

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Buchet-Chastel, août 2017.


11 septembre 2017

Le dernier cri, Pierre Terzian.

« Nous avons rompu tous nos liens avec les institutions et opté pour l'embuscade, l'assainissement radical et la joie du manque. »

« — Nous n'avons plus accès à l'essence de l'Art, Minimal. Nous sommes malades. Obsédés par tout ce qu'il y a autour. Ce qu'il faut faire, les concepts, les endroits, les personnes. En réalité aucune œuvre ne nous touche. Jamais. Aucune.
— C'est fini l'émotion, Klaus. »

Le dernier cri, Pierre Terzian, sun-sun - 3x2


Placardé sur les murs de Paris, un visage en sang, les yeux exorbités, la bouche déformée par un Dernier cri, « un geste pur. » La rumeur d'un groupuscule qui sème le trouble dans un monde de l'art aux codes préétablis. Les conséquences involontaires d'une série d'actes non prémédités qui devient détournement, mème, revendication, icône. Deux artistes en quête de sens et d'émancipation qui décident de tourner le dos aux sursauts de leur milieu normé et moribond. — Pour leur première entrée dans l'arène annuelle de la rentrée littéraire, les éditions sun/sun nous proposent un roman étonnant et réussi dont on sent rapidement qu'il contient bien plus que ce qu'il révèle de prime abord.

La construction classique en chapitres alternés orchestre la rencontre Klaus Grimon, un plasticien, qui souffre d'un acouphène continu qui l'empêche moins d'entendre le silence que d'enfin parvenir à communiquer, fils de qui fréquente les milieux branchés sans s'y sentir autre qu'imposteur, connaît tout le monde et ne supporte plus personne et Anna Mardirossian, metteuse en scène qui n'a plus le temps de créer, qui galère pour boucler les fins de mois, des résidences en province, des cours dans des lycées de banlieue et des ateliers en prison, qui tente de se refaire un réseau pour se relancer, qui porte tout le poids du passé de sa famille victime du génocide arménien et tisse une relation fragile avec un fils adolescent. Deux regards qui se complètent, deux visions différentes sur ce milieu clos de l'art contemporain décrit avec acidité, deux façons de se perdre et de tout envoyer en l'air.

« Les gestes étaient brefs. Les échanges à la fois intenses et subitement avortés, comme gouvernés par une fièvre éruptive. »

L'écriture simple et rapide, surprenante et affûtée, devient très drôle quand surviennent l'humour et l'ironie des noms de collectifs kitch (Mon Cul C Du Poulet Bio, L'Art Ces Mes Champs), des pseudonymes improbables (L'Igloo, Control Freak, L'Indien sans tribu, Minimal Feelings, RedFlag), des performances absurdes (safe riot, défilé de clochards, masturbation publique — toujours plus loin dans le vulgaire à défaut du subversif) des dialogues laconiques composés de répliques au lance-pierre entre de jeunes artistes qui planent, se parlent sans s'écouter, communiquent sans message. Dialogues qu'on ne peut d'ailleurs s'empêcher de lire à voix haute pour mieux en apprécier la justesse : le théâtre n'est pas loin. Pierre Terzian réussit à être moqueur – presque méchant – avec finesse : l'on rira beaucoup, avec sérieux, et en se défendant bien d'y appartenir, de ce petit milieu où tout le monde se connaît, médit, se place, est désabusé, fréquente les friches et les squats pour des soirées branchées, disserte alcoolisé et les traits cernés sur des « performances hermétiques » et perd un temps fou à remplir des dossiers de demandes de subventions. « — Je suis sûre que tu te touches le soir en répétant “ DRAC, ARCADI, SACD ”. »


Rosny_sous_Bois_Immeubles_Place_Geneviève

« Les portes du métro s'ouvrirent sur le quai de marbre resplendissant du terminus d'une toute nouvelle ligne, conçue pour irriguer de valeur ajoutée la jungle oubliée. Les gueux et les éclopés de la grande banlieue allaient bientôt découvrir les sculptures publiques imperceptibles, les tatouages qui ressemblent à des instructions Ikea et les sandwichs au tofu. »

Le dernier cri s'attaque aux discours conceptuels imbus d'eux-mêmes qui confondent gratuité de l'acte et subversion, se noient dans le « flux du délire égotique ». Il interroge l'art et ses codes, le sens qu'il perd lorsqu'il est enfermé dans un discours réducteur ou celui qui apparaît lorsque l’œuvre, les mots ou les actes échappent à la volonté et qu'un public imprévu s'en empare, se l'approprie et le déploie. Il questionne « l'idéologie du poisson d'avril » (citation d'Antoine Mouton en exergue), la viralité de la communication et l'éphémère des icônes dans une société où chacun « a complètement absorbé la logique du marketing et l'applique à ce qu'il a de plus intime » et pointe du doigt la fracture actuelle entre discours et réalité. N'est pas absente la langue de bois politicienne, montrée dans toute son absurdité lors d'une scène d'attaque par des « jeunes de banlieue » d'une tour vide de Rosny-sous-Bois transformée en « Forteresse Volante » destinée à ancrer l'art dans le territoire et devenir une résidence d'artiste en quartier sensible. — Passage qui rappelle la nouvelle « Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes », dans le recueil du même titre de Julien Campredon aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, dans laquelle des employés défendent chaque nuit avec férocité un musée contre les attaques de punks déterminés, par dévotion pour les fonctionnaires et administrateurs qui évoluent avec grâce dans ses bureaux et salles, tels des elfes délicats et cultivés.


pierre terzian, crevasse, quidam editeur, le chant du monstre, il parait que nous sommes en guerre, sun-sun


Pierre Terzian, écrivain et metteur en scène, est important dans l'histoire de sun/sun puisque sa rencontre en 2012 suite à Crevasse, premier roman paru chez Quidam éditeur, avec le trio éditorial constitué de Sophie Duc, Angélique Joyau & Céline Pévrier donne lieu à la publication de À manger pour les cailloux, un texte de l'auteur écrit en 2008 « pour la scène et l'oralité » dans le premier numéro du Chant du Monstre, leur revue littéraire et graphique, alors hébergée par les éditions Intervalles. Une affinité de sensibilités qui se confirme avec la parution en 2016, cette fois chez les toutes jeunes sun/sun, de Il paraît que nous sommes en guerre, une lettre ouverte aux terroristes du Bataclan dont je vous invite à lire la recension par Eric Darsan.
Le regard profondément humain et fort d'une volonté farouche de créer quelque chose vrai, inscrit dans le réel, sincère et radical que Pierre Terzian pose ici sur des personnages en inadéquation avec un milieu replié sur lui-même ou une société en dérive nous rappelle avec subtilité que s'adapter à un monde qui ne va pas n'est pas un mal nécessaire.


Le dernier cri, Pierre Terzian, sun/sun éditions, septembre 2017.

Le dernier cri, Pierre Terzian, sun/sun éditions, septembre 2017.