2 décembre 2017

Churchill, Manitoba, d'Anthony Poiraudeau

« C'est en le retrouvant à loisir là, indiqué sur la planche d'atlas au bord de son rivage perdu, que le petit port de Churchill est progressivement devenu le point de fuite qui a longtemps polarisé ma vie intérieure vers sa plus étrange échappée. »

« J'éprouvais un sentiment que, fort étrangement, je n'avais pas anticipé : je ne voyais plus du tout ce que j'étais venu foutre ici […]. »

Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau, éditions inculte, Lou DARSAN

Fasciné depuis l'enfance par les atlas et les globes terrestres, le narrateur hérite à l'occasion du déménagement d'un ami d'une carte Vidal-Lablache de l'Amérique du Nord, et décide de l'afficher au mur lors de ses périodes d'immersion dans la littérature américaine. Objet familier et quotidien, la carte devient peu à peu le réceptacle de « divagations imaginaires et répétées » qui convergent vers un point minuscule situé tout au bord de la baie d'Hudson, loin au-dessus de la Saskatchewan river, du lac Winnipeg et de la plaine céréalière du Manitoba : Fort Churchill.
Nous serons nombreux à nous retrouver dans ces rêveries devant les cartes de géographie, cette fécondation de l'imaginaire par la mappemonde, ce sentiment d'appropriation mentale des lieux repérés sur la carte, cette nécessité de situer — jusqu'à suivre du doigt le parcours des personnages de nos livres. J'ai tracé sur des plans les déplacements d'Arturo Bandini dans Los Angeles et de Mrs Dalloway dans Londres, je connais La Nouvelle-Orléans pour avoir exploré longuement le tracé bleu et vert de ses bayous à la poursuite de Dave Robicheaux. Quant à l'attrait d'un toponyme, combien d'heures ai-je passées les yeux levés vers les îles Nightingale et Inaccessible de l'archipel Tristan da Cunha, dont l'unique ville porte le nom fascinant d'Edimburgh of the Seven Seas ? Ici, cependant, « la superposition de Churchill, en tant que site matériel et réel dont il était possible [au narrateur] d'avoir une connaissance, et de Churchill, en tant que lieu intérieur doté pour [lui] d'une fonction mentale intime » donnent naissance à un voyage réel et à son récit : soudain, l'arrivée à Churchill, Manitoba et le projet d'écrire un livre sur la ville.

Churchill, Manitoba n'appartient pas tout à fait à ces livres précieux sur l'imaginaire des lieux : il s'agirait plus exactement du récit de la réalisation d'un lieu, la coloration d'une zone blanche de la carte — soudain emplie de la sensation du vent dans les roseaux, du cri des oiseaux limicoles, du bruit du ressac, des ondulations d'un rivage gris et vert. Quel écart avec la topographie rêvée lors des songeries passées, quelles étaient les lignes imaginées ? Et maintenant que le point est atteint, qu'y allons-nous faire ? — Il y a bien sûr dans l'idée de Churchill quelque chose de « l'Amirauté sur la mer des Syrtes » auquel il est fait allusion, le narrateur devant d'ailleurs entamer son séjour par la rédaction d'un article sur Julien Gracq, et l'on connaît l'importance de l'auteur dans le rapport d'Anthony Poiraudeau à la littérature. (Lire, à ce sujet, l'article de son blog : voir Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil.)

Pour atteindre aujourd'hui ce petit port d'à peine 900 âmes et de 500 mètres de long autodésigné capitale mondiale de l'Ours polaire, aucune route, mais une voie ferrée qui traverse champs puis forêt pour s'achever au pied d'un silo à grains. Improbable successeur de Glenn Gould qui y séjourna quelques jours, le narrateur s'aperçoit bien vite qu'il peut effectuer en à peine plus d'une heure le tour de la ville. Ses velléités de promenades au milieu de l'immensité déserte de la toundra envahie de midges se heurtent comme un running gag à « l'invariable panneau “STOP DON'T WALK IN THIS AREA” et la silhouette d'ours polaire qu'il affiche ». Ignoré de la population locale qui ne s'intéresse pas à l'écrivain voyageur dont il craint de prendre la pose et à défaut de trouver une autre occupation aux longues journées subarctiques, il se réfugie dans la bibliothèque municipale, refuge rassurant de l'universitaire qui se pense déjà condamné à ne pas en sortir.


Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau, éditions inculte, Vidal-Lablache
Détail d'une carte Vidal-Lablache de l'Amérique du Nord.

« Alors, les grands espaces en majesté, une fois rejoints, avaient rappelé que d'avoir été arpentés par des cartographes, traversés par des explorateurs et possédés par des aventuriers, ils s'étaient trouvés couverts de peuples détruits. »
De longues digressions documentées sur l'histoire du lieu et des différents postes de traite construits à son emplacement approximatif par la Compagnie d'aventuriers d'Angleterre destinée à commercer dans la baie d'Hudson ouvrent alors une réflexion sur le paradoxe contenu par la fascination pour ces lieux lointains auréolés d'un esprit d'aventure et d'exotisme par les récits et romans de l'enfance — ou les cartes Vidal-Lablache — et la prise de conscience du théâtre d'horreurs, de pillages, de massacres en lequel l'époque coloniale les a transformés.
Les découvertes successives, dans le cimetière de Churchill, d'une croix de bois commémorant manifestement une « catastrophe collective » sans l'expliciter ni la nommer puis, dans les rayonnages de la bibliothèque, d'un ouvrage universitaire publié à Winnipeg, donnent au récit une portée politique et sociologique avec la description de la déportation subie par les Dénés Sayisi. Ce peuple des Premières Nations, évacué de son territoire en 1956 par le gouvernement canadien dans le but d'être « sédentarisé et assimilé à la civilisation moderne », fut massé dans un bidonville à proximité du cimetière de Churchill (un lieu à la violente charge symbolique) et livré à lui-même sans aucune ressource. Misère, alcoolisme, mort violente, viols déciment la population en quelques décennies ; dans les années 70, les Déné Sayisi survivants retournent sur leur territoire traditionnel ; la tragédie est effacée de la ville. L'horreur de cette déportation, rappelle Anthony Poiraudeau, entre en résonnance avec la violence sociale dont sont toujours victimes les Premières Nations au Canada. (Lire, à ce sujet, Les étoiles s'éteignent à l'aube et surtout Jeu Blanc de Richard Wagamese, aux éditions ZOE.)

« Longtemps, l'atonie probable de ces lieux s'était même très bien accordée avec le puissant attrait qu'ils avaient exercé sur moi. »
Le journal de bord de son mois canadien est ainsi retardé, reporté, par un narrateur qui interroge sans cesse les raisons de sa présence à Churchill dans une forme de mise à nu de son intimité. Au point qu'il en liste les lieux par négation (« Je repérais les bâtiments remarquables des passés que je n'avais pas vécus à Churchill, […] l'espace vide devant le bâtiment postal où je n'avais pas rêvé à d'autres vies possibles loin de Churchill. »), comme pour se dédouaner de la ville maintenant qu'il y séjourne. Au cœur du livre, une réflexion sur « la suggestion des départs sans idée de retour » à l'« incomparable charge imaginaire, symbolique et poétique », que l'on pourrait opposer à l'errance telle que définie par Raymond Depardon comme « quête du lieu acceptable ». Ces deux pans presque contraires du voyage se rejoignent dans le « fantasme » de « s'y trouver entièrement différent » et « acceptable à soi-même ».
Modifié jusqu'à devenir récit de ce qu'il aurait pu être, le récit finalement est celui d'un point de fuite qui s'échappe et où tout se recoupe — l'échec à le définir le constitue. Churchill, inexorablement intérieure, demeure « le nom possible de ce que fut cette singulière excroissance mentale ».

« Moi aussi, le voyage que j'aurais voulu faire à Churchill, celui dont je rêvais véritablement, était un voyage sans idée de retour, et c'était celui d'une rupture radicale avec tout le cours précédent de mon existence. C'est-à-dire que c'était un voyage impossible par nature, complètement fantasmatique et fictionnel, qui pouvait donc ne perdurer que comme fantasme et comme fiction personnelle.
[…] À la place de ce voyage impossible, parce que ce que j'ai voulu écrire était l'histoire de l'impossibilité de ce voyage, et parce que c'était l'occasion d'y aller tout de même, j'ai fait un voyage possible, et je me suis vraiment retrouvé à Churchill. »

Anthony Poiraudeau montre beaucoup d'humour, d'autodérision, mais surtout de finesse dans ce livre aux dimensions multiples qui sous les atours d'un récit de voyage — ce qu'il est au demeurant — est aussi l'analyse d'une double impossibilité : celle du voyage comme celle de son récit, qui échappent tous deux aux définitions où serait grande la tentation de les circonscrire. Alors qu'il aurait pu s'en tenir aux drolatiques mésaventures d'un personnage casanier et peu aventurier égaré dans l'immensité déserte de la toundra, ou bien rédiger une somme documentaire sur ce minuscule point de la carte et ses violentes réalités sociales et historiques, il nous offre avec Churchill, Manitoba une touchante et agréable surprise, écrite dans une langue détaillée, précise et intelligemment articulée.

Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau, éditions inculte

Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau, éditions inculte, octobre 2017. 

 

6 novembre 2017

Sous les serpents du ciel, Emmanuel Ruben.

« […] il existait sur la surface de la Terre des archipels assiégés, des archipels en captivités, des archipels arides et déchiquetés [...] »

« Sur ces pierres tombales qui veulent nous enterrer vivants, nous dessinerons les cartes de notre archipel écorché vif, nous dessinerons le bleu du ciel, nous dessinerons les vagues de la mer, nous percerons notre horizon, et puis nous le traverserons, le grand barrage. »

Sous les serpents du ciel, Emmanuel Ruben

Des femmes, par milliers, prennent d'assaut un mur le jour des vingt ans de la mort non élucidée de Walid, un adolescent qui le survolait avec son cerf-volant. Les dalles de béton cèdent sous l'afflux et les coups de bélier maniés par des enfants. Le « très long serpent convulsif », la « ligne de feu », le « grand barrage de sécurité antiterroriste » qui traverse l'archipel des Îles du Levant tressaille et se fissure. La suspension du temps, dans l'attente de ce qui advenir, ouvre une béance où quatre voix déploient un récit choral qui relie passé et avenir, alors que le présent semble sur le point de basculer.
Chacun des quatre narrateurs livre ses souvenirs et sa version de la vie — et de la mort — de Walid : Daniel, le moine rentré en France qui l'a abrité dans son couvent ; Mike, l'officier de réserve du checkpoint de cette portion de frontière qui commande abrité derrière ses écrans ; Djibril, le cousin de Walid, leader des borders angels, les adolescents qui virevoltent sur les toits et les murs en bravant les drones ; et enfin Samuel, l'ancien observateur de l'ONU qui fournissait à Walid les cartes d'état-major avec lesquelles il fabriquait ses cerfs-volants.



« Nous sommes aussi des femmes biceps et des femmes abdominaux
des femmes triceps et des femmes pectoraux
des femmes quadriceps et des femmes mâchoires
 et nous trancherons l'air de la guerre à coups de hanches.
Nos ongles dagues attaqueront les barbelés,
Nos os marteaux cogneront les dalles de béton,
Nos voix méduses envoûteront les dards des canons,
Nos yeux fusils cracheront les braises de la colère,
Suivez celles qui font trembler les murs en hurlant
du pain, du pain pour ceux qui ont faim ! »
Entrecoupé à intervalles réguliers par la magnifique litanie guerrière du chœur des femmes de l'archipel (la révolution sera féministe ou ne sera pas), leur récit est bientôt piraté par les dessins et la voix gouailleuse de Walid, le génie des cerfs-volants, l'adolescent dont on ne sait pas encore s'il fut un révolté ou une victime innocente. Walid, fantasmé dans le discours des autres et qui fait mentir chacun, qui seul connaît le secret de sa mort, qui se joue de l'auteur, qui baratine et aiguillonne. Walid le révolté, qui rêve de sa cousine Nida et de ses lèvres « au goût de noisette des graines de sésame » pour qui il a inventé le « langage des cerfs-volants » et fait s'envoler au-dessus de la frontière Asswad, le cerf-volant noir en sac-poubelle, Ankabut, le cerf-volant araignée taillé dans un journal, Farashatan, le papillon léopard et Iristan qui porte la carte du Pays des iris sauvages.

« Tu es né avec ce siècle, Walid, mais tu n'auras connu que l'ère des serpents d'airain, des voûtes de verre et des vols de bourdon. Tu n'auras pas vu les murs tomber, s'ériger de nouveau, retomber ; tu n'auras pas vu revenir dans nos chaumières la peur des barbares, à l'heure où les vieilles frontières se secouent telles des chaînes de volcans mal éteints, à l'heure où s'effrite la fragile tectonique de la paix, à l'heure où nous assiègent des armées de robots et d'illuminés. »

Bordée d'un côté par le mur et menacée de l'autre par la Grande Barburie, la ville qui protège son ciel par une voûte de verre et une nuée de drones contrôlée par « la meilleure armée du monde », qui interdit aux objets volants subversifs que sont les cerfs-volants de la survoler, n'est jamais explicitement nommée autrement que par une anagramme qui renforce sa dimension symbolique. L'on devine aisément de quel lieu réel s'inspire ce territoire uni, mais morcelé, fragmenté, ces « îles mutilées » par un grand barrage qui force à s'allonger dans « tube de détection antiterroriste » pour le franchir, ce Pays du Cerf en forme de poignard dont les cartes peignent en rose les zones colonisées et en bleu celles contrôlées par « l'armée saronienne ».
Dans un futur situé à seulement quelques décennies de la nôtre, Emmanuel Ruben réinvente une géographie levantine, étrange et familière, où l'on retrouve sa fascination pour les cartes (ce qu'elles disent, ce qu'elles mentent, ce qu'elles rêvent...) et pour l'Orient, ainsi que l'influence de Julien Gracq. L'archipel, concept précieux à l'auteur (voir ma chronique de Dans les ruines de la carte sur Un Dernier Livre), comme hétérotopie qui contient à la fois les îles et la mer qui les séparent, est ici un « archipel en otage » qui a basculé dans une dystopie où l'équilibre entre l'eau et la terre est rompu,  ainsi que lors d'une montée des eaux où les îlots s'amenuiseraient, bien éloignée de la « fédération pélagique » rêvée.

« Une ligne continue d'un rouge vif aimantait leurs regards d'enfants ; ils la suivaient de leurs petits index agiles aux ongles sales ; je la voyais se dérouler sur leurs prunelles extraordinairement mobiles telle une ligne de feu qui leur brûlait la rétine. Khalil leur disait qu'il s'agissait du grand barrage de sécurité antiterroriste ; ils l'écoutaient, ils regardaient la carte d'un air dubitatif : ils s'étonnaient que ce barrage — ou plutôt ce mur, puisqu'il traversait de nombreuses terres émergées —, qui était pour eux une réalité verticale, grise, épaisse, un alignement de dalles de béton de neuf mètres de haut redoublées de fossés et de barbelés, pût se traduire par ce fin tracé rouge vif, horizontal, sinueux — comme un très long serpent convulsif. »

Sous les serpents du ciel est un roman ambitieux, à l'écriture impeccable, maîtrisée et fluide qui se métamorphose à chaque voix qu'elle incarne et qu'elle sublime par sa poésie. Emmanuel Ruben, dont l'intelligence et la sensibilité étaient déjà prégnantes dans ses précédents livres (Halte à Yalta, Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu, La Ligne des glaces, Icecolor, Dans les ruines de la carte, Jérusalem terrestre), s'y affirme comme un écrivain et romancier talentueux, capable de vous faire interrompre votre lecture pour construire, de vos mains malhabiles et empressées, votre propre cerf-volant.

« Vous vous croyez bien à l'abri
derrière vos murailles,
Vous croyez pouvoir confiner tout un peuple
comme on parque du bétail,
Mais toutes les murailles se fissurent
lorsque la glaise humaine se met à remuer.
Il importe peu de savoir de quel pays nous vous parlons.
Nous vous parlons de tous les nœuds triturés de la planète.
Nous vous parlons de l'hiver futur, de la colère présente et de l'espoir insensé d'un printemps. »
Sous les serpents du ciel, Emmanuel Ruben, éditions Rivages



Sous les serpents du ciel, Emmanuel Ruben, éditions Rivages, août 2017.

 

21 septembre 2017

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra.

« Il n'y a certainement que moi pour me sentir seule à La Havane aujourd'hui. Je vis dans cette ville peu respectueuse de la vie privée, intense, insouciante et dissipée, où l'intimité et la discrétion, le silence et le secret, tiennent du miracle, ce lieu où la lumière te trouvera dans ta cachette. Ici, se sentir seul signifie peut-être que l'on a vraiment été abandonné. »

« Juillet arriva et, avec lui, la transparence de l'été. La lumière de Cuba reproduit nettement toutes les images de ce que je suis en réalité, ce que j'ai gardé pour moi. Quand je veux dissimuler un sentiment, une expression ou un geste aigre-doux qui vient avec les souvenirs, la lumière naturelle rend le paysage intérieur explicite et te déshabille en pleine rue, en plein soleil. L'irradiation soulève ta jupe et te possède. Ici, on ne peut rien cacher, ni de soi ni de l'autre ; la transparente illumination de cette île batifole avec les secrets et règne avec eux. »

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, Marianne Millon, Buchet-Chastel, copyright Lou Darsan


Une île dont on ne sort pas, qui délimite les contours de la pensée, une maison où l'on se retranche, mais qui est surveillée, truffée de caméras et de micros. Un intérieur spatial et mental qui devient public. Ne plus penser, se taire jusqu'en soi — pour contrer : écrire. Ne pas être lue par les siens, peur de rejoindre ceux qui ont fini par se taire, crainte d'être envahie par la paranoïa. Ne pas savoir si les écrits te définissent. Ne plus savoir qui est ton père (et on te dit que).

Censure, fouilles, surveillance, confiscation, méfiance, mensonges et double discours. Cacher les papiers dans le frigo. Se taire. Être suspecte (deux fois). Suspecte de voyager hors de l'île, suspecte de rester vivre sur l'île. Dissidente aux yeux d'un régime omniscient, espionne du régime pour ceux qui sont partis. Ouvrir son ordinateur, constater que les dossiers disparaissent. Des cartons en moins. Des fichiers en moins. Jusqu'au vide. Rentrer chez soi, ne pas savoir si quelqu'un est venu, a emprunté le disque dur, l'a copié ou vidé. Qui lit ton courrier ? Suspecte, suspecter. La femme de ménage, le « seguroso » de la famille : mieux vaut eux que les policiers. Préférer la délation et la surveillance par les proches qui te sont attribués à l'exposition publique de ta dissidence supposée.

S'isoler du monde et ne plus fréquenter que deux personnes qui rapportent toutes tes paroles à. Quitter l'île — la retrouver ailleurs, chez les autres. En soi. Devenir l'île que l'on quitte (« Ils ne peuvent pas m'expulser de l'île que je suis. »), définie par des rivages, séparée par une mer. « Si on me laissait prendre tout ce qui manque/Si on me laissait emporter l'île et le miracle/Je n'aurais nulle part où rentrer. » Baignade : vue d'en dessous, l'eau trouble « l'hyperréalisme tropical », la surface s'éloigne. « L'île démente qui navigue autour de ta tête et te rend folle avec ses imbroglios et ses névroses, t'oblige à pénétrer l'incohérence. »

Cleo, narratrice et jeune poète de La Havane dont le premier recueil, primé en Espagne, a subi la censure des autorités de son pays, se retranche dans sa demeure familiale, prisonnière d'un paradoxe paranoïaque cubain qui s'accroît à sa rencontre avec un acteur américain hispanophone réalisant un documentaire sur son père. Wendy Guerra dessine son portrait à l'estompe, tissant au plus serré un propos politique sur Cuba (« le peu qui subsiste de cette utopie née dans les années soixante ») au récit de la vie intérieure de Cleo, et transforme en une ligne floue la frontière entre dimanches et révolutions, intimité et espace public, intériorité et politique. Entrecoupé de poèmes de la narratrice d'ailleurs regroupés à la fin du livre, Un dimanche de révolution déploie une écriture poétique riche d'images qui débordent le réel et approchent le rêve, dans une narration dont la langueur et la sensualité plongent le lecteur dans cet état de suspension entre deux eaux et de confusion où Cleo est confinée.


Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Buchet-Chastel

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Buchet-Chastel, août 2017.


11 septembre 2017

Le dernier cri, Pierre Terzian.

« Nous avons rompu tous nos liens avec les institutions et opté pour l'embuscade, l'assainissement radical et la joie du manque. »

« — Nous n'avons plus accès à l'essence de l'Art, Minimal. Nous sommes malades. Obsédés par tout ce qu'il y a autour. Ce qu'il faut faire, les concepts, les endroits, les personnes. En réalité aucune œuvre ne nous touche. Jamais. Aucune.
— C'est fini l'émotion, Klaus. »

Le dernier cri, Pierre Terzian, sun-sun - 3x2


Placardé sur les murs de Paris, un visage en sang, les yeux exorbités, la bouche déformée par un Dernier cri, « un geste pur. » La rumeur d'un groupuscule qui sème le trouble dans un monde de l'art aux codes préétablis. Les conséquences involontaires d'une série d'actes non prémédités qui devient détournement, mème, revendication, icône. Deux artistes en quête de sens et d'émancipation qui décident de tourner le dos aux sursauts de leur milieu normé et moribond. — Pour leur première entrée dans l'arène annuelle de la rentrée littéraire, les éditions sun/sun nous proposent un roman étonnant et réussi dont on sent rapidement qu'il contient bien plus que ce qu'il révèle de prime abord.

La construction classique en chapitres alternés orchestre la rencontre Klaus Grimon, un plasticien, qui souffre d'un acouphène continu qui l'empêche moins d'entendre le silence que d'enfin parvenir à communiquer, fils de qui fréquente les milieux branchés sans s'y sentir autre qu'imposteur, connaît tout le monde et ne supporte plus personne et Anna Mardirossian, metteuse en scène qui n'a plus le temps de créer, qui galère pour boucler les fins de mois, des résidences en province, des cours dans des lycées de banlieue et des ateliers en prison, qui tente de se refaire un réseau pour se relancer, qui porte tout le poids du passé de sa famille victime du génocide arménien et tisse une relation fragile avec un fils adolescent. Deux regards qui se complètent, deux visions différentes sur ce milieu clos de l'art contemporain décrit avec acidité, deux façons de se perdre et de tout envoyer en l'air.

« Les gestes étaient brefs. Les échanges à la fois intenses et subitement avortés, comme gouvernés par une fièvre éruptive. »

L'écriture simple et rapide, surprenante et affûtée, devient très drôle quand surviennent l'humour et l'ironie des noms de collectifs kitch (Mon Cul C Du Poulet Bio, L'Art Ces Mes Champs), des pseudonymes improbables (L'Igloo, Control Freak, L'Indien sans tribu, Minimal Feelings, RedFlag), des performances absurdes (safe riot, défilé de clochards, masturbation publique — toujours plus loin dans le vulgaire à défaut du subversif) des dialogues laconiques composés de répliques au lance-pierre entre de jeunes artistes qui planent, se parlent sans s'écouter, communiquent sans message. Dialogues qu'on ne peut d'ailleurs s'empêcher de lire à voix haute pour mieux en apprécier la justesse : le théâtre n'est pas loin. Pierre Terzian réussit à être moqueur – presque méchant – avec finesse : l'on rira beaucoup, avec sérieux, et en se défendant bien d'y appartenir, de ce petit milieu où tout le monde se connaît, médit, se place, est désabusé, fréquente les friches et les squats pour des soirées branchées, disserte alcoolisé et les traits cernés sur des « performances hermétiques » et perd un temps fou à remplir des dossiers de demandes de subventions. « — Je suis sûre que tu te touches le soir en répétant “ DRAC, ARCADI, SACD ”. »


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« Les portes du métro s'ouvrirent sur le quai de marbre resplendissant du terminus d'une toute nouvelle ligne, conçue pour irriguer de valeur ajoutée la jungle oubliée. Les gueux et les éclopés de la grande banlieue allaient bientôt découvrir les sculptures publiques imperceptibles, les tatouages qui ressemblent à des instructions Ikea et les sandwichs au tofu. »

Le dernier cri s'attaque aux discours conceptuels imbus d'eux-mêmes qui confondent gratuité de l'acte et subversion, se noient dans le « flux du délire égotique ». Il interroge l'art et ses codes, le sens qu'il perd lorsqu'il est enfermé dans un discours réducteur ou celui qui apparaît lorsque l’œuvre, les mots ou les actes échappent à la volonté et qu'un public imprévu s'en empare, se l'approprie et le déploie. Il questionne « l'idéologie du poisson d'avril » (citation d'Antoine Mouton en exergue), la viralité de la communication et l'éphémère des icônes dans une société où chacun « a complètement absorbé la logique du marketing et l'applique à ce qu'il a de plus intime » et pointe du doigt la fracture actuelle entre discours et réalité. N'est pas absente la langue de bois politicienne, montrée dans toute son absurdité lors d'une scène d'attaque par des « jeunes de banlieue » d'une tour vide de Rosny-sous-Bois transformée en « Forteresse Volante » destinée à ancrer l'art dans le territoire et devenir une résidence d'artiste en quartier sensible. — Passage qui rappelle la nouvelle « Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes », dans le recueil du même titre de Julien Campredon aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, dans laquelle des employés défendent chaque nuit avec férocité un musée contre les attaques de punks déterminés, par dévotion pour les fonctionnaires et administrateurs qui évoluent avec grâce dans ses bureaux et salles, tels des elfes délicats et cultivés.


pierre terzian, crevasse, quidam editeur, le chant du monstre, il parait que nous sommes en guerre, sun-sun


Pierre Terzian, écrivain et metteur en scène, est important dans l'histoire de sun/sun puisque sa rencontre en 2012 suite à Crevasse, premier roman paru chez Quidam éditeur, avec le trio éditorial constitué de Sophie Duc, Angélique Joyau & Céline Pévrier donne lieu à la publication de À manger pour les cailloux, un texte de l'auteur écrit en 2008 « pour la scène et l'oralité » dans le premier numéro du Chant du Monstre, leur revue littéraire et graphique, alors hébergée par les éditions Intervalles. Une affinité de sensibilités qui se confirme avec la parution en 2016, cette fois chez les toutes jeunes sun/sun, de Il paraît que nous sommes en guerre, une lettre ouverte aux terroristes du Bataclan dont je vous invite à lire la recension par Eric Darsan.
Le regard profondément humain et fort d'une volonté farouche de créer quelque chose vrai, inscrit dans le réel, sincère et radical que Pierre Terzian pose ici sur des personnages en inadéquation avec un milieu replié sur lui-même ou une société en dérive nous rappelle avec subtilité que s'adapter à un monde qui ne va pas n'est pas un mal nécessaire.


Le dernier cri, Pierre Terzian, sun/sun éditions, septembre 2017.

Le dernier cri, Pierre Terzian, sun/sun éditions, septembre 2017.

16 août 2017

Vingt minutes de silence, Hélène Bessette.


« Les personnages de cette histoire ne sont pas solides, ils s'effondrent. »


Vingt minutes de silence - Hélène Bessette - Le Nouvel Attila - Othello - Photo Lou Darsan

 « Ne fais pas la gourde. / Tu ne vas pas pleurer. / Elle pleure. / Elle est complètement folle. / Tu es folle ma fille. »Atmosphère. Rencontre d'une voix qui remue, une voix limpide et affûtée qui vibre, moque, exacerbe. Qui saisit, dès les premières lignes, les premières pages. Découvrir Hélène Bessette provoque l'étonnement et la stupéfaction : quel est cet objet que je tiens entre les mains ? Face à une écriture inattendue dont l'on ne saurait cerner les limites, le plaisir immédiat d'être déconcertée. Au fil de la lecture ou de la relecture, lors d'un temps que j'appellerai celui de l'imprégnation, arrive un plaisir autrement plus subtil, qui se manifeste par le sentiment d'une porosité. Moins la porosité entre la poésie et le roman – comprise d'emblée à l'ouverture du livre – qu'une porosité en nous lecteurs, qui ressentons entre nous et le texte les vibrations pulsatiles d'une membrane fine qui amplifie souffle, battements et échanges. Vingt minutes de silence exige de nous l'acceptation de notre perméabilité et l'exercice de notre dextérité à la préhension, l'ouverture de nos pores à une sensibilité subversive.

Hélène Bessette - Le Nouvel Attila - Othello - Lou Darsan - 16x9

Hélène Bessette, le visage penché, le regard ailleurs, le sourire mystérieux, les mèches folles. Le noir et blanc vaporeux du portrait en couverture se dissimule sous la biographie schématique de la jaquette orange et brun traversée de flèches et conçue par Dominique Bordes. Sur la tranche, une citation de Marguerite Duras et – nom de code pour initiés – le sigle LNB7. Vingt minutes de silence est une renaissance et une histoire de passeurs. Depuis près de soixante ans et l'exclamation de Raymond Queneau à la lecture du manuscrit de Lili pleure (« Enfin du nouveau ! »), l'écriture d'Hélène Bessette est nouvelle, par ses audaces, sa liberté. Une nouvelle inaperçue, aux vies plurielles, tue et oubliée pendant quarante ans. Une nouvelle à qui il a fallu naître, renaître, et renaître encore. Lâchée par Gallimard et la NRF, redécouverte grâce à Julien Doussinault et rééditée par Laure Limongi, clamée aujourd'hui par le label Othello des éditions Le nouvel Attila de Benoît Virot qui projette de rééditer les œuvres complètes de l'autrice.

Revolver

Vingt minutes de silence prétexte le roman policier pour assassiner le convenu, brouiller les limites des genres, flouer les frontières de la littérature et celles des êtres. L'intrigue s'inspire d'un fait divers : un millionnaire est abattu dans sa villa au bord de la Manche, les soupçons se tournent vers le fils de quinze ans et la femme infidèle. Figurent donc un revolver, une bougie, un fils, une mère, un père et Rose Trémière (la bonne). Rajoutons le commissaire, le journaliste, la libraire. Les empreintes, le jardin des voisins, un feu dans le vestibule, un bâton à lessive, une ligne téléphonique sectionnée et un doute sur les lumières allumées. « — Où avez-vous caché le revolver ? demande la police. […] / L'enfant-bibliothèque. / La mère-linge. / Rose Trémière-auto. / Ou tout ce qu'on peut imaginer comme réponse en mélangeant ces six mots. » La mère était : endormie, réveillée. Le père, dans son lit, en randonnée. (« SANS FIN. ») Posés comme une équation mathématique, un Poème des données, un Poème des questions et un Poème des solutions résument et décortiquent l'enquête et les faits. L'on voudrait nous faire croire aux scrupules méticuleux du rapport. La linéarité disparaît au profit des contradictions, des reprécisions, des rétractations, des témoignages sujets à caution, des thèses reformulées, du doute qui subsistera bien que :
« La victime est vivante. / Le coupable est mort. / Tout est pour le mieux, / Justice est faite. / Et pourquoi faut-il à tout prix faire justice ? »

« Tu ne vas pas pleurer :
parce que le jour baisse
parce que l'année baisse,
parce que : octobre baisse.
[…]
On n'éclate pas en sanglots parce que la foule passe et dépasse hâtive et silencieuse
dans un soir qui baisse,
dans un six heures attardé,
dans une année achevée,
dans un mois morose et mourant. »
« Depuis si longtemps
L' A N G O I S S E.
est apparue, s'est levée,
dans le ciel de sa vie, bouchant l'horizon,
barrant la rue,
aveuglante,
terrifiante,
sans réplique,
annihilante,
humiliante,
l'aenngéoidezesseeu. »

Avant les données, l'Atmosphère, entre questions et solutions, L'angoisse. Chapitres entre, hors, à-côtés — centraux. Atmosphère et angoisse, sœurs siamoises qui suscitent l'inconfort. Malaise. Hélène Bessette joue avec les apparences, détourne les clichés, retourne l'innocence. A la face de ceux. Qui. N'ont. Pas. Tué. — « Il y a un décalage dans le décor. Et se décalage est V I S I B L E. » Elle crible à l'acide l'hypocrite famille bourgeoise. Qui se voile la face sur l'angoisse. Sur la haine en son sein. Qui se drape de convenances. Le « bourgeois moyen » et ses « vingt siècles de philosophie chrétienne ». Le père « qui n'a qu'un dos » et son argent de collabo qui dort à la banque. La mère et ses amants, son désir ancien d'avortement. L'enfant seul et sans amour. « Un enfant qui tue son père est équilibré, il sait ce qu'il fait : il tue son père. Et il a des raisons de le faire, de bonnes raisons ». Tragique antique et provocation, meurtre de l'ordre moral et du roman bourgeois. Jeux typographiques, « décalages “expressifs” »1, sauts de lignes et de pages, phrases courtes, changements de casse, ponctuation libre. Quelle valeur accorder à une vérité arrachée, extirpée, déformée, à la société d'après-guerre, à la littérature ? Bessette interroge l'honnête lecteur par le sujet et par la forme. Elle confronte à la mort, au corps soudain sans vie, et explore le déséquilibre d'après dans une œuvre subversive qui ne veut plus distinguer roman et poésie.

Vingt minutes de silence - Hélène Bessette - Le Nouvel Attila - Othello - Lou Darsan

1. Selon l'expression de Michel Butor dans la préface de Calligrammes d'Apollinaire, éd. Gallimard, 1966.

Vingt minutes de silence, Hélène Bessette, label Othello, éditions Le Nouvel Attila, mai 2017.

 

22 avril 2017

Corp/us : traduire est un geste.




En mars dernier, les éditions Isabelle Sauvage ont lancé la collection corp/us avec une première série de publications panafricaines, qui regroupe un recueil de poésie et cinq coffrets qui contiennent chacun un poème-affiche et un disque qui donne à entendre le poème lu dans sa langue originale puis dans sa traduction française, les deux versions s'entrelaçant ensuite en duo dans une création sonore. « corp/us prend corps en voix ; s’écrit en plis de paroles se déployant, incarnées, sonores ; existe dans ces gestes de langue s’accomplissant entre les langues, au vif du dire. corp/us rêve une sphère déboussolée où se dessinerait une nouvelle cartographie de l’être – déplacé – au monde. » Dans ce très beau manifeste s'affirme la ligne de la collection, une volonté de sublimer le passage d'une langue à l'autre, de porter le poème plus haut, plus fort, par la multiplicité des voix qui, le disant, se répondent. Un projet porté en elle depuis longtemps par Sika Fakambi, créatrice et directrice de la collection, et traductrice littéraire (Notre quelque part de Nii Ayikwei Parkes et Love is Power, ou quelque chose comme ça de A. Igoni Barrett aux éditions Zulma ; Georgia et Carnet Bartleby d'Andrew Zawacki aux éditions de l’Attente).

La prière de mon père de Kofi Awoonor, traduit par Sika Fakambi

La prière de mon père de Kofi Awoonor, traduit par Sika Fakambi.


Extrait : lecture de la version originale (anglais).


Danser. Danser, entre les langues, avec les mots, danser sur le feu des poèmes, danser pour propager l'onde, la vibration. Traduire, pour donner corps au texte et à la langue. « Traduire dans une urgence, se dire que le texte doit exister dans mon corps, dans ma bouche, dans ma langue, que je le façonne pour moi, en moi, mais le faire pour [l'auteur], pour lui envoyer son poème dans une autre langue, la mienne. » (1) Traduire dans un geste qui répond au geste de l'auteur qui écrit vers nous, lecteurs. L'écriture, en un mouvement : lire, se laisser traverser, submerger, et dans le même temps écrire pour redonner. Il y a ce regard et cet élan, élan dirigé vers l'autre, qu'il soit l'auteur ou le lecteur inconnu, et vers soi-même, vers une compréhension affinée de soi. « Un tout qui quitte l'intérieur de l'auteur pour rejoindre un extérieur ouvert à tous, et enfin pénétrer l'intimité d'un lecteur, en d'incessants va-et-vient qui traversent les frontières de l'intime et de l'extime. » (2) Rechercher, par et dans l'écriture du texte de l'autre de ce qu'il a modifié en nous. Pourquoi ce tremblement, pourquoi ce saisissement, comment le retranscrire, comment l'explorer d'abord, puis le partager, le transmettre. — « Énergie cinétique — décuplons le mouvement, transmettons l'uppercut. » (2)

Negus de Kamau Brathwaite, traduit par Sika Fakambi.

Extrait : lecture croisée de la version originale (anglais) et traduite (français).


« Ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
d’être arrêt, d’être béance
d’être vide, d’être coi
d’être point-virgule, d’être semi-colon, semi-colonie ;
lance-moi la pierre
qui confondra le vide
trouve-moi la rage
et je raserai la colonie
comble-moi de mots
et j’aveuglerai ton Dieu. »


« Le temps de la traduction peut aussi être un saisissement, comme le temps de l'écriture. » (3) Sika Fakambi nous rappelle avec corp/us l'essence même de la traduction : être touchée, bouleversée, modifiée par un texte, et le livrer à d'autres, avec sa sensibilité, son histoire et ses propres mots au plus proche de ceux de l'auteur, les transposer avec plaisir dans sa langue, dans une autre forme de pensée. Avec corp/us, la traduction dépasse l'écriture et devient voix qui prolonge l'écrit pour interroger plus loin encore le subtil et complexe rapport à soi et à l'autre, de façon à la fois plus intime, plus forte, plus politique aussi — comme est politique l'acte d'afficher les poèmes sur les murs. Il y a, dans ces coffrets, une volonté de faire circuler la parole, de « ramener la poésie au cœur de la cité » en mettant en scène le poème, de le livrer dans toute sa puissance évocatrice, par la lecture publique, par l'affiche, par les langues qui résonnent en duo sur les disques. 



La moitié d’un citron vert de Nii Ayikwei Parkes, traduit par Sika Fakambi.

Extrait : lecture croisée de la version originale (anglais) et traduite (français).

« Lui, attend. L'air qu'il fredonne, je l'aime ;
un solo de Jimmy Smith aux harmonies de ténor.
Silence, et me tend sa tasse encore intacte.
Nous parlerons en sirotant le thé brûlant. »
« And this week, I buy seven perfect limes. One
for every new day. I will slice them in two
each morning, squeeze one half for me, and one
half into an empty cup. For the memories. »


Cinq poèmes qui ne peuvent pas laisser indifférents. Cinq voix dont on se rappelle l'instant où on les a, pour la première fois, entendues, dans un café de Port-Louis. Les voix successives, mêlées. Les langues — maternelles. Langue de la mère, deux fois. Langue de ta mère, langue de la mienne. Langues mêlées. La voix de Nii Ayikwei Parkes aux intonations marquées, la voix vibrante de Sika Fakambi. Deux voix chaudes. Les mots vibrent dans l'air. Recevoir, en deux langues. Recevoir deux fois, plus fort. Cinq poèmes, lus deux fois et deux fois reçus. À la troisième, sur le disque, les mots déjà sont mémorisés, se sont gravés, et déjà notre voix nous échappe presque pour se joindre aux deux autres. Ne pas oublier ces mots, le frisson, quelque chose qui se déploie, qui vient des entrailles, de profondeurs de soi, qui par nous qui recevons s'inscrit dans la mémoire collective.


Notre voix de Noémia de Sousa, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues.

« nossa voz África
nossa voz cansada da masturbação dos batuques da guerra
nossa voz gritando, gritando, gritando! »
Extrait : lecture de la version originale (portugais).


Par-delà les continents, les langues et les années, l'émotion se propage et gagne en énergie, en vivacité. Être bouleversée par les mots portugais de Noémia de Sousa. Entendre clamer sa voix dans celle d'Élisabeth Monteiro Rodrigues qui l'a traduite, et dans les voix des femmes qui la lisent. La force des voix, portant la voix d'une seule, une très jeune femme mozambicaine de la fin des années 40. Dans ces voix d'aujourd'hui, le passé des voix qui les ont précédées. Des voix qui portent mémoire, relayée par des voix qui transmettent, qui diffusent, élargissent le cercle de ceux qui reçoivent. Poèmes corporels, corps qui relaient, de l'oreille à la main, de la main à la bouche. Corps relais des poèmes-corps. Où j'apprends à ma mère à donner naissance, Notre voix, Blood money (remix), Negus, La prière de mon père, La moitié d'un citron vert. Ces poèmes, tous, ont une immense puissance d'évocation, une puissance incantatoire, une puissance mémorielle. Invoquer le souvenir du père, deux fois. Invoquer l'esclavage, invoquer la colonie, invoquer l'exil et la déportation. Invoquer les corps des disparues, les voix des disparus et en un poème : renaissance. Invoquer le corps des femmes, des mères, des sœurs, des tantes et des grands-mères, leurs sexes, leurs désirs consumés, leurs peurs, leurs fuites, leurs maladies. Transmission d'un passé, d'une image, d'une colère, d'un souffle de liberté.


Blood money (remix) de Maud Sulter.

Traduit en français par Sika Fakambi et en allemand par Anna-Lisa Dieter.

Extrait : lecture de la version traduite (allemand).

« There’s no way I can make this poem rhyme. Would you?
Monique may be near you right now. She haunts me. Now, close your eyes and imagine a German. Close your eyes and imagine, a Belgian, a Muslim, a Protestant, a Croat, a Celt, a Bosnian, a Jew, a Slave, a Pole, a Canadian, a Catholic, don’t stop, the list is as endless as the human race ... »


Déclamation, les mots et les voix qui butent. Qui ne sortent pas. Pour dire le refus, la colère. Pour dire « esclavage », « colonie », « déportation ». Oralité, scansion, encore. Des murmures en arrière-plan. Un chant, un cri. Le poème enflé par la superposition des voix. Puis, connaître l'intimité et la sensualité d'un petit matin. Affronter les lignes qui s'extirpent, qui extraient, qui arrachent, montrent. Se saisir de la voix du poète, la faire nôtre, sentir en nous gonfler les mots de l'autre jusqu'à ce qu'ils se déversent de nous, imprégnés de nous, modifiés, transformés, sublimés par l'alchimie interne, par le contact du fer et du feu de nos corps creusets.



(1) Extrait de "Au singulier", rubrique de l'émission Nouvelles vagues de Marie Richeux, diffusée le 23 juin 2016 sur France Culture :  https://www.franceculture.fr/emissions/au-singulier/sika-fakambi-45-negus

(2) Extrait de Renverser les grilles de lecture, donner lieu, faire place, être turbulent·e·s, assemblé·e·s. Manifestes. par Lou et Eric Darsan, sur l'antre de l'Ogre.

(3) Extrait de La danse des mots, émission d’Yvan Amar,  diffusée le vendredi 24 mars 2017 sur RFI : http://www.rfi.fr/emission/20170324-corpus-collection-sika-fakambi-isabelle-sauvage

Graphisme affiche : Florence Boudet
Crédits photos : Sébastien Salom-Gomis. Pour Notre voix : Lou Darsan.
Création sonore : Samuel Lietmann. Pour Negus : Création sonore : Célio Paillard / Arrangements : Samuel Lietmann
Un grand merci à Sika Fakambi, Florence Boudet et Samuel Lietmann pour le partage généreux  de ces visuels et extraits sonores !

30 mars 2017

Aquerò, Marie Cosnay.

« Cime des arbres avec ciel rouge du dessus, grotte aux trésors, ça faisait le décor, le vôtre et le mien, nous étions, souvenons-nous, ratatinées, nous étions, corps minuscules, ratatinées et perchées, à couvert et découvert, parfois dans toute l'harmonie on entendait le son discordant d'une histoire. »

Aquero, Marie Cosnay, éditions de l'Ogre_Lou Darsan


Le retour sur la route d'enfance, deux bruits — un « bruit-chien » et un bruit de tonnerre. Le chien est une biche qui surgit. La foudre frappe, une fois. « Terreur sacrée de biche. » Dégringolade. Alors, une grotte, la mousse, le bleu par la fente en haut, les rêves. Fantasmagories. Fées, déesses, dryades, sirènes, nymphes des bosquets, « tu parles ». Vierge aux mains usées par la lessive. Filles fadettes, moineaux moiselles. Ces filles qui apparaissent, filles aux visions, filles qui vont au miracle « simples et sans couronnes ». Femme, corps apparition ou corps voyant, qui dit, qui tait, corps caché, un voile et des roses jaunes sur les pieds, corps vu par seule celle qui voit et que l'on fait taire. Me souvenir fugace, dans cette grotte moussue peuplée de peurs, de vents et d'apparitions, de « la femme sans honte et toute blanche dans la forêt » qui disait : « Femmes, femmes, mes sœurs. » — derrière elle, voici Cassandre et Proserpine, et Bernadette fille-moineau qui sur la rive gauche du Gave ramasse des os et du bois mort.
« Moineau parmi les moineaux. Moineaux nous nous égaillons entre canal et Gave.
Il y a là des gisements et des arbres qui n'ont pas bonne mine.
Nous moineaux, robes déchirées, tabliers par-dessus, fichu sur la tête, en dispute de moineaux, nous allons ramasser les branches.
Moineau parmi les moineaux et fille parmi les filles. Je devenais l'une ou l'autre, au choix, camarade de Bernadette ou Bernadette elle-même. Toutes poucettes perdues entre canal et Gave. »
Au centre, l'extase féminine — qui dérange. Autour, cercle de vautours, les hommes « de pouvoir légal et de chaussures pointues » penchent et hochent leurs têtes doctes. Hommes-autorités. Qui arrachent les mots sans voir les images, déforment, détournent, écartèlent l'esprit, interrogent questionnent tranchent contrôlent. L'extase dépossédée, dépourvue de toute extase, car décortiquée, classée, jugée, catégorisée. Soit c'est sainte, soit c'est petite merdeuse petite pute folle ivrognasse. Sorcière, qui a vu le diable. (Le soupçon, toujours de vénalité, de luxure, de diablerie.) Sorcière, ce n'est pas dit ici, mais c'était il n'y a pas si loin. (L'on se souvient bien. Femme brûlée, fouettée, torturée pour parole pour vision pour soupçon pour contrôle.) Femme qui voit qui ne dit pas, corps saisi d'effroi de lumière d'amour ou de peur, que l'on (et l'on dans l'histoire est masculin) fait voir ceci et dire cela. La langue interdite de la petite Bernadette qui sait ce qu'elle a vu et que l'on n'écoute pas. Sa parole corrigée, car les mots sont ceux des hommes qui écrivent interprètent notent rapportent : aux commissaires aux préfets aux abbés aux curés — les mots des hommes qui rapportent ne sont pas en patois.

Aquero, Marie Cosnay, éditions de l'Ogre

Dans Aquerò, une femme tombe, donc, dans une grotte. Elle rétrécit, comme Alice. Rêve. D'une jeune fille blonde, d'une brune en saroual, d'une autre qui se baigne nue dans le Gave. De morts que la marée découvre. De Bernadette Soubirous et des apparitions de Lourdes, en 1858 ; de ce que Bernadette nomme « aquerò », « quelque chose en forme d'une demoiselle », une lumière qui lui chuchote des secrets dans le trou d'une grotte. Rêves, visions, souvenirs, vie de sainte : les fils se croisent. Tout s'enchevêtre et chavire. L'infirmerie du collège, la vie de Bernadette donnée à lire par une religieuse, une « apparition au turban » qui chevauchait une mobylette sur le parvis de l'église, la fièvre qui contamine l'adolescence, la peur des « miracles qui vont jusqu'au bout », le vent dans les rideaux d'une chambre et celui qui pousse Bernadette vers la grotte. Les antiquités classiques et les Vénus magdaléniennes, les mammouths, les bisons, les danses macabres et le pont de l'épée. Il y a, chez Marie Cosnay, des métamorphoses qui se produisent jusqu'au cœur de la langue. Son écriture toute de ruptures et d'images détourne subanstantifs et adjectifs, insiste, souligne, répète. Elle avance par vagues, par spirales, s'enroule et revient sur elle-même, un peu plus loin, plus resserrée, plus précise. — « Négligé me brise en morceaux. » Elle nous emporte dans ses flux et ses reflux, nous attire au creux d'elle, au plus intime de ses phrases, de ses silences, de ses visions. Marie Cosnay tisse avec une intelligence sensible l'Histoire, la littérature, le politique et l'intime, et les circonvolutions étranges des motifs qu'elle nous livre fascinent et bouleversent comme un songe de fièvre qui échappe aux tentatives de le figer à l'éveil.
« C'est que ça attaque les fondements, un peu comme si tu avais des petits (lapins, bébés de biche, moineaux) : ça te les détruirait l'un après l'autre. La tourterelle dans le champ, toujours la même, tant que les chasseurs ne l'ont pas attrapée au plomb ? Chacune des plus petites choses produites, un chasseur l'attrape au plomb, destruction systématique et fatale de chacune des plus petites choses, lapines et moineaux, pas de pardon.
Après que je suis très mal tombée, on m'enfonce. Je reçois de grands coups de marteau sur le crâne. Enfoncée, et ces choses qui m'ont poussée, vrilles et rameaux, dans chaque main. Pieds dans la terre limoneuse, tête frappée au marteau, rien dans la gorge de ce qui agrafe ensemble le devant et le derrière.
C'est ce qu'on appelle s'étouffer. »

Lire aussi : Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre, une critique à quatre mains de Cordelia la guerre de Marie Cosnay (éditions de l'Ogre, 2015), écrite avec Eric Darsan.


28 février 2017

Revue : novembre à février



Brumes. Photos : Lou Darsan.

Un regard en arrière vers ces quatre derniers mois, les brumes et le gel, la fin d'automne et un hiver inachevé, les livres lus et critiqués ici et là.


A lire sur Un dernier livre avant la fin du monde :



L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. 18 novembre.

L’homme au grand-bi rapporte avec un brin d’insolence, un ton badin et un humour pince-sans-rire et malin les bouleversements provoqués par l’irruption d’un objet improbable et hautement technologique dans le quotidien tranquille d’une petite ville bavaroise de la Belle Époque. L’arrivée du grand-bi sert de prétexte à Uwe Timm pour peindre une société en pleine mutation, et se moquer des réactionnaires de tout poil, bourgeois, moralistes, patriarches et consorts. Non sans malice, il teinte d’ironie la sempiternelle opposition entre conservateurs et fervents défenseurs du progrès dans laquelle le vélo qui affranchit l’homme devient subversif quand la femme monte en selle.
Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/homme-grand-bi-uwe-timm/

L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, illustrations de Sophia Martineck. Éditions Le Nouvel Attila, 2016



Entretien avec Romain Verger (Sonia C., Lou D., Hédia Z.). 1 décembre.

« Ce que [Nathalie Sarraute] dit peut être de mon point de vue étendu à tout : il y a d’autres gestes sous les gestes, d’autres paroles sous les paroles, d’autres visages derrière les visages, d’autres montagnes contenues dans les montagnes et d’autres mers sous la surface des mers… Alors oui, c’est peut-être en s’acharnant à scruter l’apparente banalité des choses et des événements, à les embrasser totalement d’abord, et exclusivement, en se collant de toutes ses forces à la peau du réel que l’on s’aperçoit que cette peau n’a rien de lisse, qu’elle est fragile comme celle du lait et qu’elle peut à tout moment se déchirer et ouvrir sur une autre réalité, infiniment plus sombre et inquiétante. »
Lire l'entretien : http://www.undernierlivre.net/entretien-romain-verger/

Ravive, Romain Verger. Éditions de l'Ogre, 2016.



Hors du charnier natal, Claro. 14 février.

Dans ce Charnier natal, où les trappes ouvertes par l’écriture sont oubliettes et passages, les images, les associations d’idées incongrues et déroutantes, sourdent en une puissance taurine et délicate, dans ce double mouvement qui excave et élève, fidèle aux obsessions de l’écrivain immobile et en feu. Si Claro expérimente, ébranle et impressionne, il réjouit aussi par sa capacité à retourner les stéréotypes contre eux-mêmes, à se jouer de la langue et de ses structures, à capter du coin de l’œil les mouvements périphériques et les vols des gerfauts, à saisir et montrer ce qu’il y a de purement jouissif dans l’écriture.

Hors du charnier natal, Claro. Éditions inculte/dernière marge, 2017.

Lire aussi :



Norwood, Charles Portis. 26 janvier.

Charles Portis (True Grit, Un chien dans le moteur) offre dans ce premier roman une image décalée et piquante de la société américaine vue par les yeux d’un gars du Sud qui a grandi entre l’Arkansas et le Texas, le long de l’U.S. Highway 82 de part et d’autre de Texarkana. Son court premier roman est autant un road trip drolatique aux dialogues impayables qu’un instantané en son et couleur de la fin des fities émaillé de bagnoles, de fausses et vraies réclames, de noms de marques ou de chaînes, de shows radiophoniques et télévisuels, de Golden Oldies, de comics et de pulps.

Norwood, Charles Portis. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron. Éditions Cambourakis, 2017.



Marx et la poupée, Maryam Madjidi. 12 janvier.

Marx et la poupée oscille entre conte poétique et récit autobiographique en un jeu sensible et intelligent avec la distance à soi, au présent, aux racines. Maryam Madjidi y tente de résoudre le paradoxe douloureux de l’exil et démêle les nœuds d’une identité construite, déconstruite, reconstruite autour d’une double culture qui est à la fois richesse et fardeau. Elle parvient à poser avec beaucoup de justesse des mots tour à tour tendres et acérés sur la complexité des sentiments d’appartenance et de rupture et orchestre les fragments de vie qui composent son récit avec une écriture simple et directe loin d’être dénuée d’humour, de finesse, de vivacité et d’intelligence.

Marx et la poupée, Maryam Madjidi. Editions Le Nouvel Attila, 2017.


Sur Addict-Culture, deux livres-objets : 

Quelques mots glissés pour la fin d'année sur Adieu, je pars à la gare d'Arthur Cravan (éditions Cent pages, 2016) qui présente les lettres pleines de fièvre et de fureur du poète à Sophie Treadwell, et Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs de Véronique Bélard (éditions sun/sun, 2016) dont je vous ai proposé ici une lecture photographique croisée avec Poëme d'Eric Darsan.

Addendum :



La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala.

Une lecture qui m'a procuré un sentiment mitigé : on apprend beaucoup, mais on s'ennuie un peu. La plongée dans l'effervescence culturelle en Europe à la fin du XVIIIe, la découverte de la place qu'y tiennent certains Noirs (et aussi certaines femmes), l'évocation de l'essor de la musique classique, de la naissance du féminisme, de l'abolition (provisoire) de l'esclavage pendant la Révolution française : le thème est passionnant, le roman est érudit, l'on sent derrière l'immense travail de recherche. Malheureusement, le sujet écrase l'écriture plus qu'il n'est porté par elle, le livre cède à la tentation de vouloir tout dire et tout apprendre, mais l'écriture d'Emmanuel Dongala perd la force et la puissance qui la caractérisaient et qui faisaient toute la beauté du Feu des origines ou de Photo groupe au bord du fleuve.

La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala. Éditions Actes Sud, 2017.



Chômage monstre, Antoine Mouton.

Chômage monstre est beau, formidable, incontournable — une secousse, subtile, qui reste. Qui m'a touchée. Ce livre court appartient à ces lectures qui ne vous quittent pas, qui vous accompagneront un moment qui durera longtemps peut-être sur votre chemin de lecteur. Empressez-vous de le lire !

"quelque chose devait mourir l'autre langue peut-être
celle qui nouait la nôtre la rendait convulsive tremblante
or trembler manque à présent
il y a ce pénible vertige de voir s'ouvrir l'espace et de ne pas savoir où aller, comment l'habiter
reste le reste qui est tout mais où l'on peine à s'aventurer"

Lire la critique d'Eric Darsan sur remue.net : http://remue.net/spip.php?article8680

Chômage monstre, Antoine Mouton. Éditions La Contre Allée, 2017.


23 février 2017

La femme brouillon, Amandine Dhée.


« On ne sait pas s'il faut l'habituer à un monde injuste, ou construire une humanité nouvelle en commençant par lui. Nous avons l'amour, la musique et les livres à lui offrir. Et selon les jours, ça semble rempart ou dérisoire. »
« Je décapite la mère parfaite qui est en moi. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« J'ai perdu mes certitudes. »

Pendant des années, tu te construis, te déconstruis, t'inventes : femme brouillon que rien ni personne ne détermine, tu avances pas à pas, interroges ton identité de femme, essaies d'échapper aux diktats des hommes et de la société, lorsque survient, choisie, la grossesse qui te confronte à toute ta construction, ta déconstruction.

Drôle, caustique, vif, malin, touchant, féministe et politique, La femme brouillon est le récit de l'expérience intime, perturbante, déconcertante et belle de la maternité. Amandine Dhée, aux prises avec les clichés et les stéréotypes, y bouscule les discours dominants et revient sur son vécu, ses interrogations, ses doutes, ses craintes au cours de cette expérience qui oblige à repenser le rapport au corps, au genre, aux parents et au couple, au travail, à l'écriture... Elle montre à quel point la maternité échappe aux discours qui croient l'enclore sans jamais la contenir, et comment chaque femme doit tracer sa propre voie, unique et personnelle en essayant d'échapper à une pluie d'injonctions, lancées comme des pierres, souvent contradictoires, qui ne laissent les femmes tranquilles. Tu n'es pas encore enceinte, tu n'es pas normale – comprendre : normée. Tu es enceinte, ne bois pas ne fume pas ne mange pas ceci ni cela. Tu es enceinte, tu peux t'asseoir à table avec les mères, tu parleras d'enfants. Tu es mère retourne travailler, tu es mère ne travaille pas, etc.

« Mon ventre bascule dans le domaine public. »

Certains voudraient encore pouvoir choisir vêtements et pensées pour les femmes, et la vie de notre utérus semble passionnante pour tous ceux qu'elle ne concerne pas. Quand un fœtus l'occupe, le ventre des femmes passe à l'insu de leur plein gré du privé au public : « Expérience intime, tu parles. » Amandine Dhée évoque avec justesse la violence de ce sentiment de dépossession, ce sentiment que soudain le corps habité de la femme ne lui appartient plus. Sifflé, commenté, harcelé avant la grossesse, il devient par elle « respectable », car emplissant sa fonction sociale. On le palpe, on l'idéalise, on se permet de lui « faire la morale ». Femmes enceintes, femmes ceintes par les discours : « Nous sommes toujours à portée de mains et de mots. Ici, j'aurais voulu que mon corps m'appartienne. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« Pourquoi, sous prétexte que j'ai un utérus, dois-je porter une telle responsabilité ? »

Avec ironie, La femme brouillon interroge les rôles du père et de la mère (« Le père du bébé aurait fait une bien meilleure mère. Son instinct de sacrifice est plus développé, et c'est toujours lui qui fait les crêpes. ») et renvoie dans les cordes les tenaces stéréotypes liés au genre, « d'invisibles frontières » sur lesquelles la grossesse semble agir comme un révélateur, qui se cristallisent autour de la femme enceinte, puis de la jeune mère et de son bébé. — « J'ai vu tellement de femmes se faire avoir. Des couples soi-disant conscients, qui avaient réfléchi, qui avaient déconstruit. Peut-être cela se joue-t-il dans la torpeur des premières semaines ? Quand la femme joue à la maman, et l'homme au papa. Quand chacun trouve refuge dans les clichés auquel il croyait avoir échappé. C'est lorsqu'on est fragile que la norme nous agrippe le mieux. » Ça commence par la famille, ça continue avec les institutions, le corps médical, la publicité, les jouets et vêtements genrés qui donnent envie de « brûler un caddie » et d'offrir « un sursis de genre » au bébé en refusant de connaître son sexe avant la naissance, les employés de la sécu qui s'étonnent qu'une femme ne connaisse pas la durée d'un congé maternité. « S'imagine-t-il que les femmes se retrouvent dans des grottes à la nuit tombée pour échanger ces informations ? Croit-il que ce soit naturel pour moi ? »

« Au milieu de cette guimauve, où dire la violence d'être habitée par un autre ? Suis-je la seule à penser à Alien ? »

Amandine Dhée constate la négation généralisée de la violence de l'expérience de la grossesse, refoulée derrière la bien-pensance et les euphémismes qui font de la douleur de l'accouchement des « sensations étranges », de l'épisiotomie un acte médical bénin, et conseillent aux femmes de porter à la clinique des culottes noires, suite logique du sang bleu des publicités. Sans détour, l'autrice démystifie « l'expérience merveilleuse » de la maternité véhiculée par les discours dominants, et expose la non-évidence de la maternité, l'étrangeté de sentir en soi un autre, de voir son corps bouleversé, meurtri, modifié, par l'accouchement, le besoin de le réapprivoiser après la naissance, de se retrouver, de se distinguer de l'enfant (« Comment désirer l'autre si je ne sais plus qui je suis ? »). Elle exprime aussi le désarroi souvent tu des femmes enceintes, leurs peurs communes moquées, celle de ne pas sentir les premières contractions, celle d'exploser, celle plus tard d'être en incapacité de s'occuper du bébé ou qu'il meurt subitement. Face à la soumission, par défaut, par peur, par ignorance, au monde médical et au Larousse des futures mamans, le self-help apparaît comme les prémices d'une « révolution », d'une émancipation.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

 « Les femmes devraient toujours se méfier quand on leur accorde un monopole. »

Surtout, Amandine Dhée explore le rapport de la femme à la maternité qui, même pensé en amont, sera à la naissance de l'enfant différent et nouveau. Imprévisible, inconnue, cette femme-lézard qui naît lors de l'accouchement, qui naît de la douleur, du cerveau reptilien et de l'instinct, qui « ne parle pas », qui « grogne », qui « se fiche de la littérature », qui a la tentation de prendre possession de ce petit être à nourrir et protéger, ce petit être que l'on peut contrôler tant il dépend de nous. Insidieuse, cette « mère parfaite » dont l'image écrase et envahit. La débusquer, la décapiter n'est pas aisé : les avatars insidieux de cette hydre à sept têtes poursuivent sans relâche. De l'image d'Épinal de pondeuse aux fourneaux pétainiste à l'adepte de la communication non violente « incollable sur le maternage naturel » ou encore la mère qui concilie, « qui tente d'articuler dans un même discours la joie de rencontrer son enfant avec les bases élémentaires de lutte contre le patriarcat, et le tout avec très peu d'heures de sommeil ». Entre elles, se cachent encore « la gosse qui n'a pas les mots », « l'ado blessée » qui n'a pas pardonné à sa propre mère, « la féministe et la demi-mère ».

« Le meilleur moyen d'éradiquer la mère parfaite, c'est de glandouiller. Le terme est important car il n'appelle à aucune espèce de réalisation, il est l'ennemi du mot concilier. Car si faire vœu d'inutilité est déjà courageux dans notre société, pour une mère, c'est la subversion absolue. Le jour où je refuse d'accompagner père et bébé à un déjeuner dominical pour traîner en pyjama toute la journée, je sens que je tiens quelque chose. »

Peu importe la norme, la perfection, que l'on ou que tu t'imposes, être mère relève du funambulisme : tu es toujours à deux doigts de te casser la gueule, oscillant entre ce que l'on attend de toi, ce que à quoi tu refuses d'être cantonnée, ce que tu veux offrir à l'enfant, ce que ton corps et ta fatigue te permettent, et toutes tes peurs pour lui, et ton désir d'écrire, de travailler, de faire ta vie.
La femme brouillon est un bel hommage à la maternité dans toute sa complexité, un texte intelligent et un livre éminemment politique.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

La femme brouillon, Amandine Dhée, Collection La Sentinelle, éditions La Contre Allée, 2017.