25 novembre 2015

Et quelquefois j'ai comme une grande idée, Ken Kesey.

Ken Kesey - Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Monsieur Toussaint Louverture ©LouDev
© Lou Dev

 « Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l’Oregon… viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga. » Et quelquefois j'ai comme une grande idée est splendide dès l'ouverture, dès cette première phrase et son tutoiement impérieux, dès ce torrent de mots qui vous alpague et vous tire par le bras pour vous plonger dans les eaux froides de la rivière et l'amphithéâtre des montagnes. Deux pages seulement suffisent, deux pages de ruissellement entre les ronciers, deux pages d'une rivière implacable, apparemment calme, et d'une maison de bric et de broc qui s'accroche à la berge. Et soudain, la chute terrible. Une image qui vous laisse pantois, vous retourne complètement et ne vous lâchera pas, accrochée à vous comme le singe qui ronge la nuque, persistance rétinienne qui se prolonge jusqu’à la toute dernière page. Deux pages suffisent pour vous convaincre que vous tenez entre les mains un livre qui s'imprimera en vous, un livre dont l'écho vous accompagnera longtemps. Un grand livre.

Oublié par l'édition française depuis sa publication américaine en 1964 jusqu'à ce que sa rumeur arrive aux oreilles de Monsieur Toussaint Louverture, Et quelquefois j'ai comme une grande idée est un livre immense, magistral dans la forme et le fond. En près de neuf cents pages tirées au cordeau, pas une phrase qui ne soit pas belle et parfaitement à sa place, en équilibre sur le fil tendu par Ken Kesey entre le grand souffle classique de l'épopée des pionniers du Nord-Ouest, et l'ouragan de l'écriture moderne initiée par la Beat Generation. Baroud d'honneur d'un clan de bûcherons de l'Oregon – les Stamper, affrontement entre syndicalistes et briseurs de grève, antagonisme de deux frères que tout oppose, récit d'une vengeance ou fresque de la peur de déchoir d'un monde qui bascule, de multiples niveaux lectures s'y imbriquent et s' y croisent. 
 
Entremêlés, enchevêtrés, sont les voix, les strates, les mémoires et les drames... Et la force qui se dégage de la mêlée, la force incroyable de la narration qui régit tout, cette force gonfle inexorablement comme gonflent les eaux de la Wakonda Auga ou les rancœurs des hommes, pareille à la force immuable de la Nature, des montagnes, des forêts, des rivières, des marées. La musique de l'écriture de Ken Kesey a un rythme singulier et fluide, aux accélérations par instants fulgurantes qui réussissent à tenir le IT, le pulse, « comme parfois lorsqu’un groupe de jazz décolle complètement dans la perfection d’un swing collectif ». Les focalisations internes et externes alternent sans cesse, le récit jongle d'un personnage à l'autre sans que l'on sache toujours à qui appartient la voix, l'on devine qui parle au ton, aux indices, aux parenthèses, aux italiques, aux incises. Il faut suivre le beat de la « technique narrative moderne », se laisser porter et prendre aux tripes, admirer les boucles, les variations, les improvisations, lorsque les arbres s'abattent sous les ordres de Hank, que les mots de Lee se défoncent à l'herbe, qu'à l'arrière-plan les voix se brouillent et que l'auteur s'ouvre aux perceptions lysergiques.

Ken Kesey - Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Monsieur Toussaint Louverture ©LouDev
© Lou Dev
Une des nombreuses pistes pour remonter la trace du génie de Et quelquefois j'ai comme une grande idée pourrait être la danse entre les deux puissances entrelacées que sont la nature et la musique. Sur le camp d'abattage, les grésillements country du transistor ; sous les néons du rade de la ville, les deux musiciens à la carrière minable ; au flanc des montagnes, le tintement du carillon de Hank, qui résonne dans le vol des oiseaux marins et dans les cimes mousseuses, dans le pollen floconneux comme une neige tiède, dans le reflet du soleil comme une pomme en train de grésiller et de juter sur le gril d’un ciel d’été indien, au cours de longs passages dont la beauté vous coupe le souffle. Lorsque soudain, immiscés dans le décor mythologique de la vallée, jetant une lumière étrange sur les hommes régit par cette Nature exigeante, inattendue, déstabilisante, voici l'étrange plainte d'un oscilloscope ou de je ne sais quelle bande-son tirée d'un film de S.F., traversée express de nuages drapés d'ombre et des nappes ondoyantes d'un brouillard de neige carbonique, et les vinyles hard bop de Lee – hasard aride d’osselets jetés dans des dunes où fourmille la rouille… terre brûlée, ciel brûlé, lune d’ébène brûlée… cités brûlées vent qui disperse des mémos arides personne ne les lit C’EEEST quoi ?

Allant plus loin, l'on pourrait aussi lire dans l'opposition entre les frères Stamper l'intrusion du bouleversement culturel des années 60 dans les petites villes de l'Ouest atemporel, la collision entre ce morceau de la belle et sauvage et démente Amérique d’où Kerouac aurait pu extraire au moins de quoi écrire six ou sept romans et la génération de névrosés de Lee sillonnant l’Amérique en foules ferventes, équipés de rouflaquettes, de sandales et de guitares à cordes métalliques, cherchant sans relâche la terre de ses ancêtres… mais paniquée à l'idée de s'enraciner. D'un côté, donc, Hank, l'aîné, le bûcheron, chasseur, sportif, incarnation de la virilité de qui se dégage une force naturelle et obstinée qui attise les jalousies et le ressentiment. De l'autre, Lee, l'étudiant qui a vendu son combi Volkswagen pour revenir de la côte Est, l'intellectuel paranoïaque, coupé de la nature et nourri aux Captain Marvel, aux barbituriques et aux amphètes. Tous deux séparés par la cage de l'ego de Lee et l'inaptitude au dialogue de Hank, par une commune incapacité à l'empathie, deux mondes qui se juxtaposent sans pouvoir communiquer. 
 
Autour d'eux gravitent la foule de leurs semblables, et le concentré de tous les désirs et toutes les peurs qui peuvent animer les hommes, du sentiment d'être exceptionnel à la nécessité de trouver un bouc émissaire qui allégerait la permanence de la grisaille et cristalliserait les haines. L'on voudrait, pour le lecteur de cette chronique, développer le contexte, raconter la grande histoire du syndicalisme américain, du bûcheronnage et du conflit entre les Wobblies et les gyppo loggers, parler de l'attachement de Ken Kesey à l'Oregon puis de son aventure avec les Merry Pranksters et leurs expérimentions sonores qui préfigurent le rock psychédélique (voir ici). Décrire encore les séquoias, les grands cerfs et le passage des oies du Canada. Puis évoquer dans le désordre toutes les gueules cassées qui parcourent Et quelquefois j'ai comme une grande idée : le clan Stamper, le patriarche Henry, Hank et Lee bien sûr, l'incroyable Joe Ben, Souricette, Viv – la pâle fleur sauvage et sa découverte de Wallace Stevens, Andy et Orland et Ben qui a disparu ; continuer avec Teddy le barman, le vieux tailleur de billons alcoolique, l'agent immobilier et son beau-frère transparent, Draeger du syndicat et Floyd Evenwrite aux mains moites, et encore Boney Stokes et Simone, sans oublier Jenny l'Indienne sur qui il faudrait s'arrêter au moins le temps de psalmodier une malédiction ou de déchirer une feuille de la Bible.

Tous sont salement humains. Nous aussi. C'est peut-être par là qu'il aurait fallu commencer. Et c'est sûrement pour cela qu'il faut lire Et quelquefois j'ai comme une grande idée, et s'en remettre au conseil final de l'éditeur : « Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n'abandonnez pas, c'est l'un des plus grands livres qu'il nous ait été donné de lire. » Remercions donc ledit éditeur, l'époustouflant Monsieur Toussaint Louverture, qui a rendu accessible en français ce chef-d’œuvre. Après une première édition en 2013, Et quelquefois j'ai comme une grande idée paraît cet automne dans un nouveau format qui inaugure Les Grands Animaux, une première collection qui « va s'efforcer de réunir de grands livres, des romans cultes et des chefs d'œuvres dans des traductions toujours travaillées jusqu'au bout, accompagnées d'une préface ou d'une introduction inédite, et, tout à la fois, publiés de façon éclatante et abordable. » Tout est dit, bien qu'on puisse rajouter (encore), qu'en effet la publication en or et noir est superbe jusque dans sa finition, qu'elle permet en plus la découverte de la peintre russe Lioubov Popova, et que l'on a vraiment hâte de lire les titres qui suivront...

Ken Kesey - Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Monsieur Toussaint Louverture ©LouDev
© Lou Dev


Et quelquefois j'ai comme une grande idée, Ken Kesey, trad. Antoine Cazé, coll. Les Grands Animaux, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 894p., 2015.

1 commentaire:

  1. Magnifique! Votre lyrisme musical, son intensité qui porte les personnages et l'histoire, tout votre texte porte cet autre texte inconnu et important de la littérature américaine comme savent si bien les dénicher les éditions Monsieur Toussaint Louverture.
    Merci, vraiment.

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