21 septembre 2017

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra.

« Il n'y a certainement que moi pour me sentir seule à La Havane aujourd'hui. Je vis dans cette ville peu respectueuse de la vie privée, intense, insouciante et dissipée, où l'intimité et la discrétion, le silence et le secret, tiennent du miracle, ce lieu où la lumière te trouvera dans ta cachette. Ici, se sentir seul signifie peut-être que l'on a vraiment été abandonné. »

« Juillet arriva et, avec lui, la transparence de l'été. La lumière de Cuba reproduit nettement toutes les images de ce que je suis en réalité, ce que j'ai gardé pour moi. Quand je veux dissimuler un sentiment, une expression ou un geste aigre-doux qui vient avec les souvenirs, la lumière naturelle rend le paysage intérieur explicite et te déshabille en pleine rue, en plein soleil. L'irradiation soulève ta jupe et te possède. Ici, on ne peut rien cacher, ni de soi ni de l'autre ; la transparente illumination de cette île batifole avec les secrets et règne avec eux. »

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, Marianne Millon, Buchet-Chastel, copyright Lou Darsan


Une île dont on ne sort pas, qui délimite les contours de la pensée, une maison où l'on se retranche, mais qui est surveillée, truffée de caméras et de micros. Un intérieur spatial et mental qui devient public. Ne plus penser, se taire jusqu'en soi — pour contrer : écrire. Ne pas être lue par les siens, peur de rejoindre ceux qui ont fini par se taire, crainte d'être envahie par la paranoïa. Ne pas savoir si les écrits te définissent. Ne plus savoir qui est ton père (et on te dit que).

Censure, fouilles, surveillance, confiscation, méfiance, mensonges et double discours. Cacher les papiers dans le frigo. Se taire. Être suspecte (deux fois). Suspecte de voyager hors de l'île, suspecte de rester vivre sur l'île. Dissidente aux yeux d'un régime omniscient, espionne du régime pour ceux qui sont partis. Ouvrir son ordinateur, constater que les dossiers disparaissent. Des cartons en moins. Des fichiers en moins. Jusqu'au vide. Rentrer chez soi, ne pas savoir si quelqu'un est venu, a emprunté le disque dur, l'a copié ou vidé. Qui lit ton courrier ? Suspecte, suspecter. La femme de ménage, le « seguroso » de la famille : mieux vaut eux que les policiers. Préférer la délation et la surveillance par les proches qui te sont attribués à l'exposition publique de ta dissidence supposée.

S'isoler du monde et ne plus fréquenter que deux personnes qui rapportent toutes tes paroles à. Quitter l'île — la retrouver ailleurs, chez les autres. En soi. Devenir l'île que l'on quitte (« Ils ne peuvent pas m'expulser de l'île que je suis. »), définie par des rivages, séparée par une mer. « Si on me laissait prendre tout ce qui manque/Si on me laissait emporter l'île et le miracle/Je n'aurais nulle part où rentrer. » Baignade : vue d'en dessous, l'eau trouble « l'hyperréalisme tropical », la surface s'éloigne. « L'île démente qui navigue autour de ta tête et te rend folle avec ses imbroglios et ses névroses, t'oblige à pénétrer l'incohérence. »

Cleo, narratrice et jeune poète de La Havane dont le premier recueil, primé en Espagne, a subi la censure des autorités de son pays, se retranche dans sa demeure familiale, prisonnière d'un paradoxe paranoïaque cubain qui s'accroît à sa rencontre avec un acteur américain hispanophone réalisant un documentaire sur son père. Wendy Guerra dessine son portrait à l'estompe, tissant au plus serré un propos politique sur Cuba (« le peu qui subsiste de cette utopie née dans les années soixante ») au récit de la vie intérieure de Cleo, et transforme en une ligne floue la frontière entre dimanches et révolutions, intimité et espace public, intériorité et politique. Entrecoupé de poèmes de la narratrice d'ailleurs regroupés à la fin du livre, Un dimanche de révolution déploie une écriture poétique riche d'images qui débordent le réel et approchent le rêve, dans une narration dont la langueur et la sensualité plongent le lecteur dans cet état de suspension entre deux eaux et de confusion où Cleo est confinée.


Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Buchet-Chastel

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Buchet-Chastel, août 2017.


11 septembre 2017

Le dernier cri, Pierre Terzian.

« Nous avons rompu tous nos liens avec les institutions et opté pour l'embuscade, l'assainissement radical et la joie du manque. »

« — Nous n'avons plus accès à l'essence de l'Art, Minimal. Nous sommes malades. Obsédés par tout ce qu'il y a autour. Ce qu'il faut faire, les concepts, les endroits, les personnes. En réalité aucune œuvre ne nous touche. Jamais. Aucune.
— C'est fini l'émotion, Klaus. »

Le dernier cri, Pierre Terzian, sun-sun - 3x2


Placardé sur les murs de Paris, un visage en sang, les yeux exorbités, la bouche déformée par un Dernier cri, « un geste pur. » La rumeur d'un groupuscule qui sème le trouble dans un monde de l'art aux codes préétablis. Les conséquences involontaires d'une série d'actes non prémédités qui devient détournement, mème, revendication, icône. Deux artistes en quête de sens et d'émancipation qui décident de tourner le dos aux sursauts de leur milieu normé et moribond. — Pour leur première entrée dans l'arène annuelle de la rentrée littéraire, les éditions sun/sun nous proposent un roman étonnant et réussi dont on sent rapidement qu'il contient bien plus que ce qu'il révèle de prime abord.

La construction classique en chapitres alternés orchestre la rencontre Klaus Grimon, un plasticien, qui souffre d'un acouphène continu qui l'empêche moins d'entendre le silence que d'enfin parvenir à communiquer, fils de qui fréquente les milieux branchés sans s'y sentir autre qu'imposteur, connaît tout le monde et ne supporte plus personne et Anna Mardirossian, metteuse en scène qui n'a plus le temps de créer, qui galère pour boucler les fins de mois, des résidences en province, des cours dans des lycées de banlieue et des ateliers en prison, qui tente de se refaire un réseau pour se relancer, qui porte tout le poids du passé de sa famille victime du génocide arménien et tisse une relation fragile avec un fils adolescent. Deux regards qui se complètent, deux visions différentes sur ce milieu clos de l'art contemporain décrit avec acidité, deux façons de se perdre et de tout envoyer en l'air.

« Les gestes étaient brefs. Les échanges à la fois intenses et subitement avortés, comme gouvernés par une fièvre éruptive. »

L'écriture simple et rapide, surprenante et affûtée, devient très drôle quand surviennent l'humour et l'ironie des noms de collectifs kitch (Mon Cul C Du Poulet Bio, L'Art Ces Mes Champs), des pseudonymes improbables (L'Igloo, Control Freak, L'Indien sans tribu, Minimal Feelings, RedFlag), des performances absurdes (safe riot, défilé de clochards, masturbation publique — toujours plus loin dans le vulgaire à défaut du subversif) des dialogues laconiques composés de répliques au lance-pierre entre de jeunes artistes qui planent, se parlent sans s'écouter, communiquent sans message. Dialogues qu'on ne peut d'ailleurs s'empêcher de lire à voix haute pour mieux en apprécier la justesse : le théâtre n'est pas loin. Pierre Terzian réussit à être moqueur – presque méchant – avec finesse : l'on rira beaucoup, avec sérieux, et en se défendant bien d'y appartenir, de ce petit milieu où tout le monde se connaît, médit, se place, est désabusé, fréquente les friches et les squats pour des soirées branchées, disserte alcoolisé et les traits cernés sur des « performances hermétiques » et perd un temps fou à remplir des dossiers de demandes de subventions. « — Je suis sûre que tu te touches le soir en répétant “ DRAC, ARCADI, SACD ”. »


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« Les portes du métro s'ouvrirent sur le quai de marbre resplendissant du terminus d'une toute nouvelle ligne, conçue pour irriguer de valeur ajoutée la jungle oubliée. Les gueux et les éclopés de la grande banlieue allaient bientôt découvrir les sculptures publiques imperceptibles, les tatouages qui ressemblent à des instructions Ikea et les sandwichs au tofu. »

Le dernier cri s'attaque aux discours conceptuels imbus d'eux-mêmes qui confondent gratuité de l'acte et subversion, se noient dans le « flux du délire égotique ». Il interroge l'art et ses codes, le sens qu'il perd lorsqu'il est enfermé dans un discours réducteur ou celui qui apparaît lorsque l’œuvre, les mots ou les actes échappent à la volonté et qu'un public imprévu s'en empare, se l'approprie et le déploie. Il questionne « l'idéologie du poisson d'avril » (citation d'Antoine Mouton en exergue), la viralité de la communication et l'éphémère des icônes dans une société où chacun « a complètement absorbé la logique du marketing et l'applique à ce qu'il a de plus intime » et pointe du doigt la fracture actuelle entre discours et réalité. N'est pas absente la langue de bois politicienne, montrée dans toute son absurdité lors d'une scène d'attaque par des « jeunes de banlieue » d'une tour vide de Rosny-sous-Bois transformée en « Forteresse Volante » destinée à ancrer l'art dans le territoire et devenir une résidence d'artiste en quartier sensible. — Passage qui rappelle la nouvelle « Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes », dans le recueil du même titre de Julien Campredon aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, dans laquelle des employés défendent chaque nuit avec férocité un musée contre les attaques de punks déterminés, par dévotion pour les fonctionnaires et administrateurs qui évoluent avec grâce dans ses bureaux et salles, tels des elfes délicats et cultivés.


pierre terzian, crevasse, quidam editeur, le chant du monstre, il parait que nous sommes en guerre, sun-sun


Pierre Terzian, écrivain et metteur en scène, est important dans l'histoire de sun/sun puisque sa rencontre en 2012 suite à Crevasse, premier roman paru chez Quidam éditeur, avec le trio éditorial constitué de Sophie Duc, Angélique Joyau & Céline Pévrier donne lieu à la publication de À manger pour les cailloux, un texte de l'auteur écrit en 2008 « pour la scène et l'oralité » dans le premier numéro du Chant du Monstre, leur revue littéraire et graphique, alors hébergée par les éditions Intervalles. Une affinité de sensibilités qui se confirme avec la parution en 2016, cette fois chez les toutes jeunes sun/sun, de Il paraît que nous sommes en guerre, une lettre ouverte aux terroristes du Bataclan dont je vous invite à lire la recension par Eric Darsan.
Le regard profondément humain et fort d'une volonté farouche de créer quelque chose vrai, inscrit dans le réel, sincère et radical que Pierre Terzian pose ici sur des personnages en inadéquation avec un milieu replié sur lui-même ou une société en dérive nous rappelle avec subtilité que s'adapter à un monde qui ne va pas n'est pas un mal nécessaire.


Le dernier cri, Pierre Terzian, sun/sun éditions, septembre 2017.

Le dernier cri, Pierre Terzian, sun/sun éditions, septembre 2017.

16 août 2017

Vingt minutes de silence, Hélène Bessette.


« Les personnages de cette histoire ne sont pas solides, ils s'effondrent. »


Vingt minutes de silence - Hélène Bessette - Le Nouvel Attila - Othello - Photo Lou Darsan

 « Ne fais pas la gourde. / Tu ne vas pas pleurer. / Elle pleure. / Elle est complètement folle. / Tu es folle ma fille. »Atmosphère. Rencontre d'une voix qui remue, une voix limpide et affûtée qui vibre, moque, exacerbe. Qui saisit, dès les premières lignes, les premières pages. Découvrir Hélène Bessette provoque l'étonnement et la stupéfaction : quel est cet objet que je tiens entre les mains ? Face à une écriture inattendue dont l'on ne saurait cerner les limites, le plaisir immédiat d'être déconcertée. Au fil de la lecture ou de la relecture, lors d'un temps que j'appellerai celui de l'imprégnation, arrive un plaisir autrement plus subtil, qui se manifeste par le sentiment d'une porosité. Moins la porosité entre la poésie et le roman – comprise d'emblée à l'ouverture du livre – qu'une porosité en nous lecteurs, qui ressentons entre nous et le texte les vibrations pulsatiles d'une membrane fine qui amplifie souffle, battements et échanges. Vingt minutes de silence exige de nous l'acceptation de notre perméabilité et l'exercice de notre dextérité à la préhension, l'ouverture de nos pores à une sensibilité subversive.

Hélène Bessette - Le Nouvel Attila - Othello - Lou Darsan - 16x9

Hélène Bessette, le visage penché, le regard ailleurs, le sourire mystérieux, les mèches folles. Le noir et blanc vaporeux du portrait en couverture se dissimule sous la biographie schématique de la jaquette orange et brun traversée de flèches et conçue par Dominique Bordes. Sur la tranche, une citation de Marguerite Duras et – nom de code pour initiés – le sigle LNB7. Vingt minutes de silence est une renaissance et une histoire de passeurs. Depuis près de soixante ans et l'exclamation de Raymond Queneau à la lecture du manuscrit de Lili pleure (« Enfin du nouveau ! »), l'écriture d'Hélène Bessette est nouvelle, par ses audaces, sa liberté. Une nouvelle inaperçue, aux vies plurielles, tue et oubliée pendant quarante ans. Une nouvelle à qui il a fallu naître, renaître, et renaître encore. Lâchée par Gallimard et la NRF, redécouverte grâce à Julien Doussinault et rééditée par Laure Limongi, clamée aujourd'hui par le label Othello des éditions Le nouvel Attila de Benoît Virot qui projette de rééditer les œuvres complètes de l'autrice.

Revolver

Vingt minutes de silence prétexte le roman policier pour assassiner le convenu, brouiller les limites des genres, flouer les frontières de la littérature et celles des êtres. L'intrigue s'inspire d'un fait divers : un millionnaire est abattu dans sa villa au bord de la Manche, les soupçons se tournent vers le fils de quinze ans et la femme infidèle. Figurent donc un revolver, une bougie, un fils, une mère, un père et Rose Trémière (la bonne). Rajoutons le commissaire, le journaliste, la libraire. Les empreintes, le jardin des voisins, un feu dans le vestibule, un bâton à lessive, une ligne téléphonique sectionnée et un doute sur les lumières allumées. « — Où avez-vous caché le revolver ? demande la police. […] / L'enfant-bibliothèque. / La mère-linge. / Rose Trémière-auto. / Ou tout ce qu'on peut imaginer comme réponse en mélangeant ces six mots. » La mère était : endormie, réveillée. Le père, dans son lit, en randonnée. (« SANS FIN. ») Posés comme une équation mathématique, un Poème des données, un Poème des questions et un Poème des solutions résument et décortiquent l'enquête et les faits. L'on voudrait nous faire croire aux scrupules méticuleux du rapport. La linéarité disparaît au profit des contradictions, des reprécisions, des rétractations, des témoignages sujets à caution, des thèses reformulées, du doute qui subsistera bien que :
« La victime est vivante. / Le coupable est mort. / Tout est pour le mieux, / Justice est faite. / Et pourquoi faut-il à tout prix faire justice ? »

« Tu ne vas pas pleurer :
parce que le jour baisse
parce que l'année baisse,
parce que : octobre baisse.
[…]
On n'éclate pas en sanglots parce que la foule passe et dépasse hâtive et silencieuse
dans un soir qui baisse,
dans un six heures attardé,
dans une année achevée,
dans un mois morose et mourant. »
« Depuis si longtemps
L' A N G O I S S E.
est apparue, s'est levée,
dans le ciel de sa vie, bouchant l'horizon,
barrant la rue,
aveuglante,
terrifiante,
sans réplique,
annihilante,
humiliante,
l'aenngéoidezesseeu. »

Avant les données, l'Atmosphère, entre questions et solutions, L'angoisse. Chapitres entre, hors, à-côtés — centraux. Atmosphère et angoisse, sœurs siamoises qui suscitent l'inconfort. Malaise. Hélène Bessette joue avec les apparences, détourne les clichés, retourne l'innocence. A la face de ceux. Qui. N'ont. Pas. Tué. — « Il y a un décalage dans le décor. Et se décalage est V I S I B L E. » Elle crible à l'acide l'hypocrite famille bourgeoise. Qui se voile la face sur l'angoisse. Sur la haine en son sein. Qui se drape de convenances. Le « bourgeois moyen » et ses « vingt siècles de philosophie chrétienne ». Le père « qui n'a qu'un dos » et son argent de collabo qui dort à la banque. La mère et ses amants, son désir ancien d'avortement. L'enfant seul et sans amour. « Un enfant qui tue son père est équilibré, il sait ce qu'il fait : il tue son père. Et il a des raisons de le faire, de bonnes raisons ». Tragique antique et provocation, meurtre de l'ordre moral et du roman bourgeois. Jeux typographiques, « décalages “expressifs” »1, sauts de lignes et de pages, phrases courtes, changements de casse, ponctuation libre. Quelle valeur accorder à une vérité arrachée, extirpée, déformée, à la société d'après-guerre, à la littérature ? Bessette interroge l'honnête lecteur par le sujet et par la forme. Elle confronte à la mort, au corps soudain sans vie, et explore le déséquilibre d'après dans une œuvre subversive qui ne veut plus distinguer roman et poésie.

Vingt minutes de silence - Hélène Bessette - Le Nouvel Attila - Othello - Lou Darsan

1. Selon l'expression de Michel Butor dans la préface de Calligrammes d'Apollinaire, éd. Gallimard, 1966.

Vingt minutes de silence, Hélène Bessette, label Othello, éditions Le Nouvel Attila, mai 2017.

 

22 avril 2017

Corp/us : traduire est un geste.




En mars dernier, les éditions Isabelle Sauvage ont lancé la collection corp/us avec une première série de publications panafricaines, qui regroupe un recueil de poésie et cinq coffrets qui contiennent chacun un poème-affiche et un disque qui donne à entendre le poème lu dans sa langue originale puis dans sa traduction française, les deux versions s'entrelaçant ensuite en duo dans une création sonore. « corp/us prend corps en voix ; s’écrit en plis de paroles se déployant, incarnées, sonores ; existe dans ces gestes de langue s’accomplissant entre les langues, au vif du dire. corp/us rêve une sphère déboussolée où se dessinerait une nouvelle cartographie de l’être – déplacé – au monde. » Dans ce très beau manifeste s'affirme la ligne de la collection, une volonté de sublimer le passage d'une langue à l'autre, de porter le poème plus haut, plus fort, par la multiplicité des voix qui, le disant, se répondent. Un projet porté en elle depuis longtemps par Sika Fakambi, créatrice et directrice de la collection, et traductrice littéraire (Notre quelque part de Nii Ayikwei Parkes et Love is Power, ou quelque chose comme ça de A. Igoni Barrett aux éditions Zulma ; Georgia et Carnet Bartleby d'Andrew Zawacki aux éditions de l’Attente).

La prière de mon père de Kofi Awoonor, traduit par Sika Fakambi

La prière de mon père de Kofi Awoonor, traduit par Sika Fakambi.


Extrait : lecture de la version originale (anglais).


Danser. Danser, entre les langues, avec les mots, danser sur le feu des poèmes, danser pour propager l'onde, la vibration. Traduire, pour donner corps au texte et à la langue. « Traduire dans une urgence, se dire que le texte doit exister dans mon corps, dans ma bouche, dans ma langue, que je le façonne pour moi, en moi, mais le faire pour [l'auteur], pour lui envoyer son poème dans une autre langue, la mienne. » (1) Traduire dans un geste qui répond au geste de l'auteur qui écrit vers nous, lecteurs. L'écriture, en un mouvement : lire, se laisser traverser, submerger, et dans le même temps écrire pour redonner. Il y a ce regard et cet élan, élan dirigé vers l'autre, qu'il soit l'auteur ou le lecteur inconnu, et vers soi-même, vers une compréhension affinée de soi. « Un tout qui quitte l'intérieur de l'auteur pour rejoindre un extérieur ouvert à tous, et enfin pénétrer l'intimité d'un lecteur, en d'incessants va-et-vient qui traversent les frontières de l'intime et de l'extime. » (2) Rechercher, par et dans l'écriture du texte de l'autre de ce qu'il a modifié en nous. Pourquoi ce tremblement, pourquoi ce saisissement, comment le retranscrire, comment l'explorer d'abord, puis le partager, le transmettre. — « Énergie cinétique — décuplons le mouvement, transmettons l'uppercut. » (2)

Negus de Kamau Brathwaite, traduit par Sika Fakambi.

Extrait : lecture croisée de la version originale (anglais) et traduite (français).


« Ça n’est pas
ça n’est pas
ça n’est pas assez
d’être arrêt, d’être béance
d’être vide, d’être coi
d’être point-virgule, d’être semi-colon, semi-colonie ;
lance-moi la pierre
qui confondra le vide
trouve-moi la rage
et je raserai la colonie
comble-moi de mots
et j’aveuglerai ton Dieu. »


« Le temps de la traduction peut aussi être un saisissement, comme le temps de l'écriture. » (3) Sika Fakambi nous rappelle avec corp/us l'essence même de la traduction : être touchée, bouleversée, modifiée par un texte, et le livrer à d'autres, avec sa sensibilité, son histoire et ses propres mots au plus proche de ceux de l'auteur, les transposer avec plaisir dans sa langue, dans une autre forme de pensée. Avec corp/us, la traduction dépasse l'écriture et devient voix qui prolonge l'écrit pour interroger plus loin encore le subtil et complexe rapport à soi et à l'autre, de façon à la fois plus intime, plus forte, plus politique aussi — comme est politique l'acte d'afficher les poèmes sur les murs. Il y a, dans ces coffrets, une volonté de faire circuler la parole, de « ramener la poésie au cœur de la cité » en mettant en scène le poème, de le livrer dans toute sa puissance évocatrice, par la lecture publique, par l'affiche, par les langues qui résonnent en duo sur les disques. 



La moitié d’un citron vert de Nii Ayikwei Parkes, traduit par Sika Fakambi.

Extrait : lecture croisée de la version originale (anglais) et traduite (français).

« Lui, attend. L'air qu'il fredonne, je l'aime ;
un solo de Jimmy Smith aux harmonies de ténor.
Silence, et me tend sa tasse encore intacte.
Nous parlerons en sirotant le thé brûlant. »
« And this week, I buy seven perfect limes. One
for every new day. I will slice them in two
each morning, squeeze one half for me, and one
half into an empty cup. For the memories. »


Cinq poèmes qui ne peuvent pas laisser indifférents. Cinq voix dont on se rappelle l'instant où on les a, pour la première fois, entendues, dans un café de Port-Louis. Les voix successives, mêlées. Les langues — maternelles. Langue de la mère, deux fois. Langue de ta mère, langue de la mienne. Langues mêlées. La voix de Nii Ayikwei Parkes aux intonations marquées, la voix vibrante de Sika Fakambi. Deux voix chaudes. Les mots vibrent dans l'air. Recevoir, en deux langues. Recevoir deux fois, plus fort. Cinq poèmes, lus deux fois et deux fois reçus. À la troisième, sur le disque, les mots déjà sont mémorisés, se sont gravés, et déjà notre voix nous échappe presque pour se joindre aux deux autres. Ne pas oublier ces mots, le frisson, quelque chose qui se déploie, qui vient des entrailles, de profondeurs de soi, qui par nous qui recevons s'inscrit dans la mémoire collective.


Notre voix de Noémia de Sousa, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues.

« nossa voz África
nossa voz cansada da masturbação dos batuques da guerra
nossa voz gritando, gritando, gritando! »
Extrait : lecture de la version originale (portugais).


Par-delà les continents, les langues et les années, l'émotion se propage et gagne en énergie, en vivacité. Être bouleversée par les mots portugais de Noémia de Sousa. Entendre clamer sa voix dans celle d'Élisabeth Monteiro Rodrigues qui l'a traduite, et dans les voix des femmes qui la lisent. La force des voix, portant la voix d'une seule, une très jeune femme mozambicaine de la fin des années 40. Dans ces voix d'aujourd'hui, le passé des voix qui les ont précédées. Des voix qui portent mémoire, relayée par des voix qui transmettent, qui diffusent, élargissent le cercle de ceux qui reçoivent. Poèmes corporels, corps qui relaient, de l'oreille à la main, de la main à la bouche. Corps relais des poèmes-corps. Où j'apprends à ma mère à donner naissance, Notre voix, Blood money (remix), Negus, La prière de mon père, La moitié d'un citron vert. Ces poèmes, tous, ont une immense puissance d'évocation, une puissance incantatoire, une puissance mémorielle. Invoquer le souvenir du père, deux fois. Invoquer l'esclavage, invoquer la colonie, invoquer l'exil et la déportation. Invoquer les corps des disparues, les voix des disparus et en un poème : renaissance. Invoquer le corps des femmes, des mères, des sœurs, des tantes et des grands-mères, leurs sexes, leurs désirs consumés, leurs peurs, leurs fuites, leurs maladies. Transmission d'un passé, d'une image, d'une colère, d'un souffle de liberté.


Blood money (remix) de Maud Sulter.

Traduit en français par Sika Fakambi et en allemand par Anna-Lisa Dieter.

Extrait : lecture de la version traduite (allemand).

« There’s no way I can make this poem rhyme. Would you?
Monique may be near you right now. She haunts me. Now, close your eyes and imagine a German. Close your eyes and imagine, a Belgian, a Muslim, a Protestant, a Croat, a Celt, a Bosnian, a Jew, a Slave, a Pole, a Canadian, a Catholic, don’t stop, the list is as endless as the human race ... »


Déclamation, les mots et les voix qui butent. Qui ne sortent pas. Pour dire le refus, la colère. Pour dire « esclavage », « colonie », « déportation ». Oralité, scansion, encore. Des murmures en arrière-plan. Un chant, un cri. Le poème enflé par la superposition des voix. Puis, connaître l'intimité et la sensualité d'un petit matin. Affronter les lignes qui s'extirpent, qui extraient, qui arrachent, montrent. Se saisir de la voix du poète, la faire nôtre, sentir en nous gonfler les mots de l'autre jusqu'à ce qu'ils se déversent de nous, imprégnés de nous, modifiés, transformés, sublimés par l'alchimie interne, par le contact du fer et du feu de nos corps creusets.



(1) Extrait de "Au singulier", rubrique de l'émission Nouvelles vagues de Marie Richeux, diffusée le 23 juin 2016 sur France Culture :  https://www.franceculture.fr/emissions/au-singulier/sika-fakambi-45-negus

(2) Extrait de Renverser les grilles de lecture, donner lieu, faire place, être turbulent·e·s, assemblé·e·s. Manifestes. par Lou et Eric Darsan, sur l'antre de l'Ogre.

(3) Extrait de La danse des mots, émission d’Yvan Amar,  diffusée le vendredi 24 mars 2017 sur RFI : http://www.rfi.fr/emission/20170324-corpus-collection-sika-fakambi-isabelle-sauvage

Graphisme affiche : Florence Boudet
Crédits photos : Sébastien Salom-Gomis. Pour Notre voix : Lou Darsan.
Création sonore : Samuel Lietmann. Pour Negus : Création sonore : Célio Paillard / Arrangements : Samuel Lietmann
Un grand merci à Sika Fakambi, Florence Boudet et Samuel Lietmann pour le partage généreux  de ces visuels et extraits sonores !

30 mars 2017

Aquerò, Marie Cosnay.

« Cime des arbres avec ciel rouge du dessus, grotte aux trésors, ça faisait le décor, le vôtre et le mien, nous étions, souvenons-nous, ratatinées, nous étions, corps minuscules, ratatinées et perchées, à couvert et découvert, parfois dans toute l'harmonie on entendait le son discordant d'une histoire. »

Aquero, Marie Cosnay, éditions de l'Ogre_Lou Darsan


Le retour sur la route d'enfance, deux bruits — un « bruit-chien » et un bruit de tonnerre. Le chien est une biche qui surgit. La foudre frappe, une fois. « Terreur sacrée de biche. » Dégringolade. Alors, une grotte, la mousse, le bleu par la fente en haut, les rêves. Fantasmagories. Fées, déesses, dryades, sirènes, nymphes des bosquets, « tu parles ». Vierge aux mains usées par la lessive. Filles fadettes, moineaux moiselles. Ces filles qui apparaissent, filles aux visions, filles qui vont au miracle « simples et sans couronnes ». Femme, corps apparition ou corps voyant, qui dit, qui tait, corps caché, un voile et des roses jaunes sur les pieds, corps vu par seule celle qui voit et que l'on fait taire. Me souvenir fugace, dans cette grotte moussue peuplée de peurs, de vents et d'apparitions, de « la femme sans honte et toute blanche dans la forêt » qui disait : « Femmes, femmes, mes sœurs. » — derrière elle, voici Cassandre et Proserpine, et Bernadette fille-moineau qui sur la rive gauche du Gave ramasse des os et du bois mort.
« Moineau parmi les moineaux. Moineaux nous nous égaillons entre canal et Gave.
Il y a là des gisements et des arbres qui n'ont pas bonne mine.
Nous moineaux, robes déchirées, tabliers par-dessus, fichu sur la tête, en dispute de moineaux, nous allons ramasser les branches.
Moineau parmi les moineaux et fille parmi les filles. Je devenais l'une ou l'autre, au choix, camarade de Bernadette ou Bernadette elle-même. Toutes poucettes perdues entre canal et Gave. »
Au centre, l'extase féminine — qui dérange. Autour, cercle de vautours, les hommes « de pouvoir légal et de chaussures pointues » penchent et hochent leurs têtes doctes. Hommes-autorités. Qui arrachent les mots sans voir les images, déforment, détournent, écartèlent l'esprit, interrogent questionnent tranchent contrôlent. L'extase dépossédée, dépourvue de toute extase, car décortiquée, classée, jugée, catégorisée. Soit c'est sainte, soit c'est petite merdeuse petite pute folle ivrognasse. Sorcière, qui a vu le diable. (Le soupçon, toujours de vénalité, de luxure, de diablerie.) Sorcière, ce n'est pas dit ici, mais c'était il n'y a pas si loin. (L'on se souvient bien. Femme brûlée, fouettée, torturée pour parole pour vision pour soupçon pour contrôle.) Femme qui voit qui ne dit pas, corps saisi d'effroi de lumière d'amour ou de peur, que l'on (et l'on dans l'histoire est masculin) fait voir ceci et dire cela. La langue interdite de la petite Bernadette qui sait ce qu'elle a vu et que l'on n'écoute pas. Sa parole corrigée, car les mots sont ceux des hommes qui écrivent interprètent notent rapportent : aux commissaires aux préfets aux abbés aux curés — les mots des hommes qui rapportent ne sont pas en patois.

Aquero, Marie Cosnay, éditions de l'Ogre

Dans Aquerò, une femme tombe, donc, dans une grotte. Elle rétrécit, comme Alice. Rêve. D'une jeune fille blonde, d'une brune en saroual, d'une autre qui se baigne nue dans le Gave. De morts que la marée découvre. De Bernadette Soubirous et des apparitions de Lourdes, en 1858 ; de ce que Bernadette nomme « aquerò », « quelque chose en forme d'une demoiselle », une lumière qui lui chuchote des secrets dans le trou d'une grotte. Rêves, visions, souvenirs, vie de sainte : les fils se croisent. Tout s'enchevêtre et chavire. L'infirmerie du collège, la vie de Bernadette donnée à lire par une religieuse, une « apparition au turban » qui chevauchait une mobylette sur le parvis de l'église, la fièvre qui contamine l'adolescence, la peur des « miracles qui vont jusqu'au bout », le vent dans les rideaux d'une chambre et celui qui pousse Bernadette vers la grotte. Les antiquités classiques et les Vénus magdaléniennes, les mammouths, les bisons, les danses macabres et le pont de l'épée. Il y a, chez Marie Cosnay, des métamorphoses qui se produisent jusqu'au cœur de la langue. Son écriture toute de ruptures et d'images détourne subanstantifs et adjectifs, insiste, souligne, répète. Elle avance par vagues, par spirales, s'enroule et revient sur elle-même, un peu plus loin, plus resserrée, plus précise. — « Négligé me brise en morceaux. » Elle nous emporte dans ses flux et ses reflux, nous attire au creux d'elle, au plus intime de ses phrases, de ses silences, de ses visions. Marie Cosnay tisse avec une intelligence sensible l'Histoire, la littérature, le politique et l'intime, et les circonvolutions étranges des motifs qu'elle nous livre fascinent et bouleversent comme un songe de fièvre qui échappe aux tentatives de le figer à l'éveil.
« C'est que ça attaque les fondements, un peu comme si tu avais des petits (lapins, bébés de biche, moineaux) : ça te les détruirait l'un après l'autre. La tourterelle dans le champ, toujours la même, tant que les chasseurs ne l'ont pas attrapée au plomb ? Chacune des plus petites choses produites, un chasseur l'attrape au plomb, destruction systématique et fatale de chacune des plus petites choses, lapines et moineaux, pas de pardon.
Après que je suis très mal tombée, on m'enfonce. Je reçois de grands coups de marteau sur le crâne. Enfoncée, et ces choses qui m'ont poussée, vrilles et rameaux, dans chaque main. Pieds dans la terre limoneuse, tête frappée au marteau, rien dans la gorge de ce qui agrafe ensemble le devant et le derrière.
C'est ce qu'on appelle s'étouffer. »

Lire aussi : Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre, une critique à quatre mains de Cordelia la guerre de Marie Cosnay (éditions de l'Ogre, 2015), écrite avec Eric Darsan.


28 février 2017

Revue : novembre à février



Brumes. Photos : Lou Darsan.

Un regard en arrière vers ces quatre derniers mois, les brumes et le gel, la fin d'automne et un hiver inachevé, les livres lus et critiqués ici et là.


A lire sur Un dernier livre avant la fin du monde :



L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. 18 novembre.

L’homme au grand-bi rapporte avec un brin d’insolence, un ton badin et un humour pince-sans-rire et malin les bouleversements provoqués par l’irruption d’un objet improbable et hautement technologique dans le quotidien tranquille d’une petite ville bavaroise de la Belle Époque. L’arrivée du grand-bi sert de prétexte à Uwe Timm pour peindre une société en pleine mutation, et se moquer des réactionnaires de tout poil, bourgeois, moralistes, patriarches et consorts. Non sans malice, il teinte d’ironie la sempiternelle opposition entre conservateurs et fervents défenseurs du progrès dans laquelle le vélo qui affranchit l’homme devient subversif quand la femme monte en selle.
Lire la critique : http://www.undernierlivre.net/homme-grand-bi-uwe-timm/

L'Homme au grand-bi, Uwe Timm. Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss, illustrations de Sophia Martineck. Éditions Le Nouvel Attila, 2016



Entretien avec Romain Verger (Sonia C., Lou D., Hédia Z.). 1 décembre.

« Ce que [Nathalie Sarraute] dit peut être de mon point de vue étendu à tout : il y a d’autres gestes sous les gestes, d’autres paroles sous les paroles, d’autres visages derrière les visages, d’autres montagnes contenues dans les montagnes et d’autres mers sous la surface des mers… Alors oui, c’est peut-être en s’acharnant à scruter l’apparente banalité des choses et des événements, à les embrasser totalement d’abord, et exclusivement, en se collant de toutes ses forces à la peau du réel que l’on s’aperçoit que cette peau n’a rien de lisse, qu’elle est fragile comme celle du lait et qu’elle peut à tout moment se déchirer et ouvrir sur une autre réalité, infiniment plus sombre et inquiétante. »
Lire l'entretien : http://www.undernierlivre.net/entretien-romain-verger/

Ravive, Romain Verger. Éditions de l'Ogre, 2016.



Hors du charnier natal, Claro. 14 février.

Dans ce Charnier natal, où les trappes ouvertes par l’écriture sont oubliettes et passages, les images, les associations d’idées incongrues et déroutantes, sourdent en une puissance taurine et délicate, dans ce double mouvement qui excave et élève, fidèle aux obsessions de l’écrivain immobile et en feu. Si Claro expérimente, ébranle et impressionne, il réjouit aussi par sa capacité à retourner les stéréotypes contre eux-mêmes, à se jouer de la langue et de ses structures, à capter du coin de l’œil les mouvements périphériques et les vols des gerfauts, à saisir et montrer ce qu’il y a de purement jouissif dans l’écriture.

Hors du charnier natal, Claro. Éditions inculte/dernière marge, 2017.

Lire aussi :



Norwood, Charles Portis. 26 janvier.

Charles Portis (True Grit, Un chien dans le moteur) offre dans ce premier roman une image décalée et piquante de la société américaine vue par les yeux d’un gars du Sud qui a grandi entre l’Arkansas et le Texas, le long de l’U.S. Highway 82 de part et d’autre de Texarkana. Son court premier roman est autant un road trip drolatique aux dialogues impayables qu’un instantané en son et couleur de la fin des fities émaillé de bagnoles, de fausses et vraies réclames, de noms de marques ou de chaînes, de shows radiophoniques et télévisuels, de Golden Oldies, de comics et de pulps.

Norwood, Charles Portis. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Théophile Sersiron. Éditions Cambourakis, 2017.



Marx et la poupée, Maryam Madjidi. 12 janvier.

Marx et la poupée oscille entre conte poétique et récit autobiographique en un jeu sensible et intelligent avec la distance à soi, au présent, aux racines. Maryam Madjidi y tente de résoudre le paradoxe douloureux de l’exil et démêle les nœuds d’une identité construite, déconstruite, reconstruite autour d’une double culture qui est à la fois richesse et fardeau. Elle parvient à poser avec beaucoup de justesse des mots tour à tour tendres et acérés sur la complexité des sentiments d’appartenance et de rupture et orchestre les fragments de vie qui composent son récit avec une écriture simple et directe loin d’être dénuée d’humour, de finesse, de vivacité et d’intelligence.

Marx et la poupée, Maryam Madjidi. Editions Le Nouvel Attila, 2017.


Sur Addict-Culture, deux livres-objets : 

Quelques mots glissés pour la fin d'année sur Adieu, je pars à la gare d'Arthur Cravan (éditions Cent pages, 2016) qui présente les lettres pleines de fièvre et de fureur du poète à Sophie Treadwell, et Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs de Véronique Bélard (éditions sun/sun, 2016) dont je vous ai proposé ici une lecture photographique croisée avec Poëme d'Eric Darsan.

Addendum :



La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala.

Une lecture qui m'a procuré un sentiment mitigé : on apprend beaucoup, mais on s'ennuie un peu. La plongée dans l'effervescence culturelle en Europe à la fin du XVIIIe, la découverte de la place qu'y tiennent certains Noirs (et aussi certaines femmes), l'évocation de l'essor de la musique classique, de la naissance du féminisme, de l'abolition (provisoire) de l'esclavage pendant la Révolution française : le thème est passionnant, le roman est érudit, l'on sent derrière l'immense travail de recherche. Malheureusement, le sujet écrase l'écriture plus qu'il n'est porté par elle, le livre cède à la tentation de vouloir tout dire et tout apprendre, mais l'écriture d'Emmanuel Dongala perd la force et la puissance qui la caractérisaient et qui faisaient toute la beauté du Feu des origines ou de Photo groupe au bord du fleuve.

La Sonate à Bridgetower, Emmanuel Dongala. Éditions Actes Sud, 2017.



Chômage monstre, Antoine Mouton.

Chômage monstre est beau, formidable, incontournable — une secousse, subtile, qui reste. Qui m'a touchée. Ce livre court appartient à ces lectures qui ne vous quittent pas, qui vous accompagneront un moment qui durera longtemps peut-être sur votre chemin de lecteur. Empressez-vous de le lire !

"quelque chose devait mourir l'autre langue peut-être
celle qui nouait la nôtre la rendait convulsive tremblante
or trembler manque à présent
il y a ce pénible vertige de voir s'ouvrir l'espace et de ne pas savoir où aller, comment l'habiter
reste le reste qui est tout mais où l'on peine à s'aventurer"

Lire la critique d'Eric Darsan sur remue.net : http://remue.net/spip.php?article8680

Chômage monstre, Antoine Mouton. Éditions La Contre Allée, 2017.


23 février 2017

La femme brouillon, Amandine Dhée.


« On ne sait pas s'il faut l'habituer à un monde injuste, ou construire une humanité nouvelle en commençant par lui. Nous avons l'amour, la musique et les livres à lui offrir. Et selon les jours, ça semble rempart ou dérisoire. »
« Je décapite la mère parfaite qui est en moi. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« J'ai perdu mes certitudes. »

Pendant des années, tu te construis, te déconstruis, t'inventes : femme brouillon que rien ni personne ne détermine, tu avances pas à pas, interroges ton identité de femme, essaies d'échapper aux diktats des hommes et de la société, lorsque survient, choisie, la grossesse qui te confronte à toute ta construction, ta déconstruction.

Drôle, caustique, vif, malin, touchant, féministe et politique, La femme brouillon est le récit de l'expérience intime, perturbante, déconcertante et belle de la maternité. Amandine Dhée, aux prises avec les clichés et les stéréotypes, y bouscule les discours dominants et revient sur son vécu, ses interrogations, ses doutes, ses craintes au cours de cette expérience qui oblige à repenser le rapport au corps, au genre, aux parents et au couple, au travail, à l'écriture... Elle montre à quel point la maternité échappe aux discours qui croient l'enclore sans jamais la contenir, et comment chaque femme doit tracer sa propre voie, unique et personnelle en essayant d'échapper à une pluie d'injonctions, lancées comme des pierres, souvent contradictoires, qui ne laissent les femmes tranquilles. Tu n'es pas encore enceinte, tu n'es pas normale – comprendre : normée. Tu es enceinte, ne bois pas ne fume pas ne mange pas ceci ni cela. Tu es enceinte, tu peux t'asseoir à table avec les mères, tu parleras d'enfants. Tu es mère retourne travailler, tu es mère ne travaille pas, etc.

« Mon ventre bascule dans le domaine public. »

Certains voudraient encore pouvoir choisir vêtements et pensées pour les femmes, et la vie de notre utérus semble passionnante pour tous ceux qu'elle ne concerne pas. Quand un fœtus l'occupe, le ventre des femmes passe à l'insu de leur plein gré du privé au public : « Expérience intime, tu parles. » Amandine Dhée évoque avec justesse la violence de ce sentiment de dépossession, ce sentiment que soudain le corps habité de la femme ne lui appartient plus. Sifflé, commenté, harcelé avant la grossesse, il devient par elle « respectable », car emplissant sa fonction sociale. On le palpe, on l'idéalise, on se permet de lui « faire la morale ». Femmes enceintes, femmes ceintes par les discours : « Nous sommes toujours à portée de mains et de mots. Ici, j'aurais voulu que mon corps m'appartienne. »

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

« Pourquoi, sous prétexte que j'ai un utérus, dois-je porter une telle responsabilité ? »

Avec ironie, La femme brouillon interroge les rôles du père et de la mère (« Le père du bébé aurait fait une bien meilleure mère. Son instinct de sacrifice est plus développé, et c'est toujours lui qui fait les crêpes. ») et renvoie dans les cordes les tenaces stéréotypes liés au genre, « d'invisibles frontières » sur lesquelles la grossesse semble agir comme un révélateur, qui se cristallisent autour de la femme enceinte, puis de la jeune mère et de son bébé. — « J'ai vu tellement de femmes se faire avoir. Des couples soi-disant conscients, qui avaient réfléchi, qui avaient déconstruit. Peut-être cela se joue-t-il dans la torpeur des premières semaines ? Quand la femme joue à la maman, et l'homme au papa. Quand chacun trouve refuge dans les clichés auquel il croyait avoir échappé. C'est lorsqu'on est fragile que la norme nous agrippe le mieux. » Ça commence par la famille, ça continue avec les institutions, le corps médical, la publicité, les jouets et vêtements genrés qui donnent envie de « brûler un caddie » et d'offrir « un sursis de genre » au bébé en refusant de connaître son sexe avant la naissance, les employés de la sécu qui s'étonnent qu'une femme ne connaisse pas la durée d'un congé maternité. « S'imagine-t-il que les femmes se retrouvent dans des grottes à la nuit tombée pour échanger ces informations ? Croit-il que ce soit naturel pour moi ? »

« Au milieu de cette guimauve, où dire la violence d'être habitée par un autre ? Suis-je la seule à penser à Alien ? »

Amandine Dhée constate la négation généralisée de la violence de l'expérience de la grossesse, refoulée derrière la bien-pensance et les euphémismes qui font de la douleur de l'accouchement des « sensations étranges », de l'épisiotomie un acte médical bénin, et conseillent aux femmes de porter à la clinique des culottes noires, suite logique du sang bleu des publicités. Sans détour, l'autrice démystifie « l'expérience merveilleuse » de la maternité véhiculée par les discours dominants, et expose la non-évidence de la maternité, l'étrangeté de sentir en soi un autre, de voir son corps bouleversé, meurtri, modifié, par l'accouchement, le besoin de le réapprivoiser après la naissance, de se retrouver, de se distinguer de l'enfant (« Comment désirer l'autre si je ne sais plus qui je suis ? »). Elle exprime aussi le désarroi souvent tu des femmes enceintes, leurs peurs communes moquées, celle de ne pas sentir les premières contractions, celle d'exploser, celle plus tard d'être en incapacité de s'occuper du bébé ou qu'il meurt subitement. Face à la soumission, par défaut, par peur, par ignorance, au monde médical et au Larousse des futures mamans, le self-help apparaît comme les prémices d'une « révolution », d'une émancipation.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

 « Les femmes devraient toujours se méfier quand on leur accorde un monopole. »

Surtout, Amandine Dhée explore le rapport de la femme à la maternité qui, même pensé en amont, sera à la naissance de l'enfant différent et nouveau. Imprévisible, inconnue, cette femme-lézard qui naît lors de l'accouchement, qui naît de la douleur, du cerveau reptilien et de l'instinct, qui « ne parle pas », qui « grogne », qui « se fiche de la littérature », qui a la tentation de prendre possession de ce petit être à nourrir et protéger, ce petit être que l'on peut contrôler tant il dépend de nous. Insidieuse, cette « mère parfaite » dont l'image écrase et envahit. La débusquer, la décapiter n'est pas aisé : les avatars insidieux de cette hydre à sept têtes poursuivent sans relâche. De l'image d'Épinal de pondeuse aux fourneaux pétainiste à l'adepte de la communication non violente « incollable sur le maternage naturel » ou encore la mère qui concilie, « qui tente d'articuler dans un même discours la joie de rencontrer son enfant avec les bases élémentaires de lutte contre le patriarcat, et le tout avec très peu d'heures de sommeil ». Entre elles, se cachent encore « la gosse qui n'a pas les mots », « l'ado blessée » qui n'a pas pardonné à sa propre mère, « la féministe et la demi-mère ».

« Le meilleur moyen d'éradiquer la mère parfaite, c'est de glandouiller. Le terme est important car il n'appelle à aucune espèce de réalisation, il est l'ennemi du mot concilier. Car si faire vœu d'inutilité est déjà courageux dans notre société, pour une mère, c'est la subversion absolue. Le jour où je refuse d'accompagner père et bébé à un déjeuner dominical pour traîner en pyjama toute la journée, je sens que je tiens quelque chose. »

Peu importe la norme, la perfection, que l'on ou que tu t'imposes, être mère relève du funambulisme : tu es toujours à deux doigts de te casser la gueule, oscillant entre ce que l'on attend de toi, ce que à quoi tu refuses d'être cantonnée, ce que tu veux offrir à l'enfant, ce que ton corps et ta fatigue te permettent, et toutes tes peurs pour lui, et ton désir d'écrire, de travailler, de faire ta vie.
La femme brouillon est un bel hommage à la maternité dans toute sa complexité, un texte intelligent et un livre éminemment politique.

La femme brouillon, Amandine Dhée. Editions La Contre Allée.

La femme brouillon, Amandine Dhée, Collection La Sentinelle, éditions La Contre Allée, 2017. 

 

6 février 2017

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland.


« Le langage, c'est simplement la matière restante pouvant être tracée. »

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs prolonge sur papier l’installation multimédia « This Is Major Tom To Ground Control », un projet artistique qui relie les radiotélescopes de l’Observatoire de Paris à un générateur automatique de textes aléatoires. Véronique Béland plonge dans l'immensité du corpus ainsi constitué pour assembler des particules choisies et composer un texte fragmenté à la poésie mathématique, algorithmique et surréaliste.  

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Un coffret blanc, tranche noire. Noires les pages, troublées par du bruit. Dans le vide interstellaire traversé par l'énergie des rayonnements électromagnétiques flottent gaz, poussières et rayons cosmiques. Je vois des points blancs, de plus en plus de points blancs. Des lignes, des grésillements. Le regard happé, comme par un Poltergeist à la fin du signal. La neige en négatif, et les points blancs ne sont pas des étoiles.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan
[En l'absence d'un canal hertzien, les téléviseurs analogiques affichent un écran blanc ponctué de points noirs erratiques, la neige. Cette neige est composée dans un faible pourcentage de signaux issus du fond diffus cosmologique qui emplit le ciel comme un infime murmure radio, cri de naissance de l'Univers, rayonnement fossile.](1)
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

Le noir n'est ni vide ni absence, mais plutôt saturation qui se disloque et laisse apparaître des percées — aléatoires, erratiques ? Un bruit blanc, qui si l'on se concentre, adopte la forme de contre-poinçons qui découpe le noir. Dans la nuit, entre panses et jambes, le langage apparaît. Les pages sont couvertes de signes ordonnés en ligne. Pas de vagues : des sons continus qui deviendraient articulés, le tracé d'un spectromètre, chaque ligne composée de plusieurs. Des lettres brouillées foncent la page, lettres superposées, enchevêtrées. Des mots se dégagent, que l'on aperçoit, déchiffre, attrape. Soudain, une première phrase lisible : « Il s'agit d'écrire ce qu'il vient d'arriver dans ce qui constitue l'univers. Juste des mots : il n'y a rien à voir là-bas. »  Les phrases parsemées sont de plus en plus nombreuses, les pages blanchissent, les nuages de mots s'éclaircissent, et n'apparaissent plus que quelques lignes, une voix seule dans le silence évoque l'univers, les photons, le langage, la communication, les rêves, la distance, les civilisations, l'inconscient, la physique, la métaphysique. Qui interroge le vide, jusqu'au blanc complet, à la disparition des mots, des signaux.

— « Il n'y a d'ailleurs plus lieu de nommer les choses, parler ne fait pas intervenir le nombre d'or ».


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


[Les bribes de messages qu'enfant je capte avec une CB.]

Dans les creux, des conglomérats de lettres flottent.
Phrases coupées, postulats étranges, messages codés, départs de poèmes —

[Un Big Bang.
Une partie de cadavre exquis jouée par des astroparticules.]


Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan

Une journée : une rue et ses centaines de passants, d'odeurs, de couleurs, de gaz, de bâtiments, de matériau ; une plaine couverte de brins d'herbes, d'insectes, de minuscules pigments de chlorophylle, de phéromones, de chants d'oiseaux, de vibrations de l'air et d'ombres ; les centaines de musiciens d'un orchestre philharmonique et leurs respirations, les murmures du public, les toux, le frottement du tissu sur les dossiers des fauteuils ; les messages du corps, les douleurs des muscles, les sensations de la peau, la douceur des vêtements, l'agression de l'air, les lumières trop vives pour les yeux, le goût des aliments, la soif, les milliers de sons entendus, captés, happés. Les signaux saturent. On devient fous, alors on tri, on élague, on sélectionne certains signaux au détriment d'autres. Pour rendre lisible la page, faire du vide.

Mais l'on continue à sonder le ciel, écouter les ondes, les rayonnements magnétiques des planètes qui chantent. Un brouhaha astronomique continu et inintelligible, les signaux des millions d'astres, de particules, d'atomes, de fréquences, un immense spectre électromagnétique, sur lequel se colle l'oreille minuscule d'un radiotélescope. À ce radiotélescope est relié un générateur automatique de textes aléatoire qui le récite en temps réel grâce à une voix de synthèse, « la voix de l'Univers ». Donner du sens, chercher absolument du sens.


— « Cette tentative de structurer le ciel restera vaine. »



Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, Véronique Béland, sun/sun, Lou Darsan


Symétrie, verticale, géométrie, nombre d'or.

Aztèques et explorateurs. Christophe Colomb et Marco Polo. 

Odeur du vide.

Fantômes, défunts, revenants. Ouvriers. Érotisme. Achats mondiaux. Sommeil, rêves.


Tentation de déchiffrer ce qui est superposé et simultané. Chaque strate accumulée. Vouloir tout lire, tout comprendre. Se perdre dans cette réponse ironique à notre absurde quête de sens. Notre fantasme de consigner toute parole et tout écrit.

Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan
Poëme, Eric Darsan, Lou Darsan

« Recombinaison. » 

[De nature à perturber la lecture]

« (Les comètes à longues périodes s'élaborent sur les coups de minuit.) »

« L'opposition à la vérité est donc protégée des vents solaires, notamment dans les sociétés ou le - » 

« cette phrase dépend de la variation d'un champ électrique » 

« Les zones cérébrales activées pendant le rêve sont analogues à celles du solstice d'été ; ce sont les points communs entre les galaxies. » 

« Le verbe aimer peut renvoyer à une grande variété de matériaux spécialisés : désherbeuse, raton laveur, inflation cosmique. » 

« Trois milliards d'années avant le présent, l'ivrognerie était interdite, sauf pour le plus sensible des géographes qui put réintroduire la vie à l'intérieur d'une tempête. » 

« (L'hémisphère nord a désacralisé la nature des beignets dont Pluton ferait partie.) » 

« Les trains que l'on rencontre possèdent plusieurs structures, bien que les mouvements internes de l'Univers soient peu visibles. » 

« Par ailleurs, le lapsus n'est pas non plus un nombre entier positif et le menson- »


[La bibliothèque d'Alexandrie a brûlé. Des milliers de voix peuplent Internet.]



Fenêtres : 
sun/sunThis is Major Tom



Photographies © Lou Darsan. Se mêlent à celles du Vide de la distance des images de Poëme, d'Eric Darsan, sur lesquelles l’œil avisé distinguera la silhouette d'Antonio Sapienza.

Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs, de Véronique Béland est un bel ouvrage édité par sun/sun, co-édité avec le label Bipolar et co-produit par Rurart. 2016.


 (1) Citation détournée extraite de fr.wikipedia.org et cnrs.fr.