24 juin 2019

Nomadisme & écriture

Nomadime. Grèce. Bosnie-Herzégovine.

Ce mois-ci, cela fait deux ans qu’Éric et moi sommes nomades. Nomades, c’est-à-dire en mouvements ; nomades : de lieu en lieu — d’espaces en espaces. Les paysages défilent, l’asphalte, les parkings, les plages, les retraites, les visages, toutes les mailles d’un réseau sur lequel danser, un ensemble de joies immenses et de galères moindres, un grand jeu de piste où : suivre les signes, laisser filer le doigt sur la carte (les doigts qui dérapent et traversent les océans, les continents, mais les corps ne suivent pas, pas encore), chercher les réponses aux questions que le mouvement soulève. Dans ce nomadisme qui est nôtre (je l’écris dans presque toutes les lettres que j’envoie) le temps se dilate et se contracte, prend une substance nouvelle, tout en accélérations et suspensions. Nous nous installons dans ce temps du voyage qui est fluide — apprendre à quitter, à fixer sur la rétine, à imprimer en soi les goûts, les odeurs, les détails qui construisent un lieu (matières, sons, substances), à dire au revoir, à sentir le moment du départ après un jour, deux semaines, trois mois parfois.

L’écriture, sa pratique, se sont modifiées : quelque chose de plus lent, de parfois fulgurant, fractionné par les déplacements, les contingences, les quêtes, la farniente, l’amour. Une écriture modelée par le mouvement autant que par la vie dans la Nature, le contact du sable sous les pieds, les nuits étoilées, les traversées d’interzones ou d’hétérotopies. Moins de critiques littéraires, pour moi (beaucoup de très belles lectures), mais : un roman dont l’écriture s’est à la fois étirée et condensée et qui s’achève presque, quelques textes courts accompagnés de photographies publiés sur les réseaux sociaux que je regroupe dans Instantanés (et quelques articles photographiques publiés dans Regard), quelques enregistrements audio et vidéo pas encore édités ni publiés…

J’ai longtemps hésité avant de parler ici de nomadisme (je ne le fais que brièvement, maladroitement, car il faudrait beaucoup de mots pour circonscrire ou appréhender), il me semble que c’est le moment et que, peut être, aborder ce grand pan de la vie, ce qui aujourd’hui est devenu indissociable de la vie, permettra de mieux partager, de donner un contexte aux mots, aux écrits.

Photographies : Lou & Eric Darsan. Laconie, Grèce & plateau de Blindinje, Bosnie-Herzégovine.

8 octobre 2018

Variations.


Equinoxe :

Hier, ce n’était qu’un groupe flou dans la pénombre, longs cous & têtes noires sur la vasière découverte près du rocher-frontière entre l’estran et le chenal. Et ce matin, les oies bernaches étaient là, pagayant des cercles désordonnés en avance sur novembre. Depuis l’équinoxe, la mer devient froide et les baignades se sont espacées. Une dernière nage pour la pleine lune et la fusion magique de l’étal de marée haute avec le coucher du soleil, dans le silence rose de la nuit qui tombe presque, puis l’eau n’a plus dépassé la moitié des cuisses, à peine les mains, surtout pas le ventre ou les épaules. Avec l’automne, les oiseaux se regroupent : sur la première poche de vase découverte par la marée, ce matin, huit aigrettes et une dizaine d’huîtriers-pies, les râles rauques et les cris aigus, un plongeon de cormoran, et maintenant les aboiements des oies. On a voulu enregistrer, mais un bateau est passé et au loin il y avait les cloches du village, un tracteur, des poules, le coucou au-dessus de nos têtes, tous les passereaux, puis encore un vrombissement de hors-bord. J’ai pensé que la musique de l’embouchure a plusieurs couches, les sons des hommes et ceux des oiseaux mélangés comme la mer et la rivière. L’eau salée l’emporte, et le bruit des pêcheurs.

Après les oies, la première pluie d’automne est tombée, en rafales du nord-ouest, les îles ont disparu de l’horizon, noyées dans la brume, en voyant la rive opposée l’on pense à un théâtre d’ombres : à peine une silhouette de côte gris foncé sur un ciel gris pâle et en dessous, la mer blanchie, même plus bleue, qui force le passage dans la rivière. Vagues, courant, vent, pluie, dans le même sens, les goélands font face une seconde et virent, en appui sur l’aile droite. La terre était si sèche que la première heure l’eau a roulé sur elle sans la mouiller, cela faisait comme des petits ruisseaux qui coulaient vers la grève, la chatte est rentrée de sa promenade matinale au petit trot vers les couvertures froissées sur le fauteuil qui ont accueilli sa fourrure humide, la tourbe sèche est redevenue spongieuse et dans le champ voisin l’herbe ploie sous les gouttes. Il faudrait écouter les Gymnopédies, puisque octobre s’installe.


Variations :



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Photographies : Lou Darsan.

25 juin 2018

Herbier du causse

Causse, n.m. — 1791 ; mot du Rouergue ¤ bas latin °calcina, de calx « chaux » • Plateau calcaire, dans le centre et le sud de la France. Causse du Quercy. Les avens des causses. (Le Petit Robert, 2014.) • Plateau calcaire des régions tempérées, entaillé de vallées profondes, les cañons, et portant des formes de relief karstique superficielles (dolines, lapiés). (Larousse, 2018.) • Vaste et haut plateau calcaire du centre et du sud-ouest de la France, aride et creusé de profondes vallées, offrant de maigres pâturages à moutons. (CNRTL) • Selon les régions du monde, la composition du sous-sol ou d'autres critères locaux, les plateaux portent des noms particuliers :  causse, en France, signifie terrain calcaire en occitan languedocien, et par extension, le français l'utilise au sens de plateau calcaire situé dans le sud Massif central ; mesa dans les pays de langue espagnole et portugaise. (Wikipedia)


Ophrys abeille. Limodore à feuilles avortées.


Orchis pyramidal. Fleur non identifiée. Orchis bouc.


Sauge des prés. Fleur non identifiée.


Caille-lait jaune. Vipérine. Orobranche.


Primevère coucou. Fleur non identifiée. Potentille. Serpolet.


Photographies : Lou Darsan.

24 mai 2018

Murs et fenêtres. (Ailleurs.)


« Ils n’aiment pas les fenêtres et préfèrent à y voir clair, se sentir chez eux, mais, comme ils sont très courtois et qu’ils ne veulent pas agir autrement que dans les pays où l’on en use, et puis, que ça ferait nu, morne et hostile, attirerait l’attention et les mauvais sentiments, alors qu’ils ne sont que paix et placidité, ils ont des maisons avec des fenêtres, même avec beaucoup de fenêtres, mais toutes fausses, et pas une ne pourrait s’ouvrir, même s’il s’agissait de fuir un incendie ; cependant imitées à s’y méprendre, avec des ombres et des reflets, de sorte que c’est un plaisir de les regarder, sachant qu’elles sont fausses, surtout si l’heure et la force du soleil réunit à peu près les conditions du trompe-l’œil.


Il y en a même d’entr’ouvertes, perpétuellement, nuit et jour, et les jours les plus froids, par temps de brouillard, de pluie, de rafales de neige, mais ne laissant quand même rien entrer ni sortir, douloureusement semblables à la charité de surface des riches.
Une vraie fenêtre, susceptible, un jour, d’être ouverte, les rend malades ; c’est pour eux comme si déjà on en enjambait l’appui, qu’on entrât, et la file des intrus qu’on ne peut repousser s’allonge à leurs yeux.


Comme beaucoup de gens placides, quand on les atteint, deviennent haineux et mauvais, il faut éviter de leur parler de fenêtres et ne jamais en inviter un chez vous, si vous en avez une de percée, quand bien même elle serait fermée, barricadée, hors d’usage, ou dans une pièce de débarras. Jamais il ne vous le pardonnerait.  »



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 « Des portes battent sous l’eau.
Il faut savoir les entendre. Ainsi l’on peut connaître son avenir, le proche, celui de la journée. Ce que savent remarquablement faire les voyantes qu’on rencontre au bord de la mer, en espoir de clientèle.
Par avance, elles entendent battre toutes les portes par lesquelles vous passerez ce jour-là, quelque nombreuses démarches que vous fassiez, et voient les gens rencontrés de l’un de l’autre côté des portes et ce qu’ils vont dire et décider.


C’en est stupéfiant.
L’on croit jusqu’à la nuit vivre une journée déjà vécue. »


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« Les Émanglons quoiqu’ils aiment beaucoup les lumières adoucies ne sont pas à l’aise le soir, même dans les villes.
Ces plaques blafardes qui apparaissent à la fin du jour sur un arbre, une maison, un nuage les fascinent.
De façon générale, dans les campagnes, la pénombre est redoutée. Le gris, l’entre-chien-et-loup les remplit d’inquiétude. Ils battent du tambour et font parler la poudre, et ne se tranquillisent qu’avec la nuit qui tombe.
Le jour aussi ils restent confiants, mais le soir, chaque soir, les inquiète et les serre à la gorge. »

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« Tout à coup on se sent touché. Cependant rien de bien visible contre soi, surtout si le jour n’est plus parfaitement clair, en fin d’après-midi (heure où elles sortent).
On est mal à l’aise. On va pour refermer portes et fenêtres. Il semble alors qu’un être véritablement dans l’air, comme la Méduse est dans l’eau et faite d’eau à la fois, transparent, massif, élastique, tente de repasser par la fenêtre qui résiste à votre poussée. Une Méduse d’air est entrée !
On tente de s’expliquer naturellement la chose. Mais l’insupportable impression augmente affreusement, l’on sort en criant « Mja ! » et l’on se jette en courant dans la rue. »


« Une Méduse d’air est entrée ! »

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« Saignant sur le mur, vivante, rouge ou à demi infectée, c’est la plaie d’un homme ; d’un Mage qui l’a mise là. Pourquoi ? Par ascèse, pour en mieux souffrir ; car, sur soi, il ne pourrait s’empêcher de la guérir grâce à son pouvoir thaumaturgique, naturel en lui, au point d’être totalement inconscient.


Mais, de la sorte, il la garde longtemps sans qu’elle se ferme. Ce procédé est courant.
Étranges plaies qu’on rencontre avec gêne et nausée, souffrant sur des murs déserts… »

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« Il lui crache son visage au mur.
Le fait énoncé ici est en relation avec ce que je dis ailleurs de la capsule. Cet acte de mépris signifie qu’on ne veut avoir aucune relation avec l’individu, qu’on ne veut pas une trace de lui sur soi. On la rejette donc publiquement.
Le Mage recrache sur le plus proche mur, le visage détesté, rendu hideux, quoique parfaitement reconnaissable et vrai, et le Mage s’en va sans mot dire. Le visage reste un temps sur le mur, puis il s’empoussière. »



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« Ils aiment les demeures parlantes, les maisons à façade couverte de seins roses et bien formés, et des meubles dedans, graves, sombres mais constellés d’yeux.



A l’entrée de la ville, un étrange bâtiment, sans queue ni tête, sans pièces logeables, mais non sans grandeur, exprime l’âme de la ville, l’âme changeante. Aussi est-il plein de démoli autant que de construit.
La façade du grand Méhu architectural de Méhé est tellement impressionnante que des femmes sont mortes en la voyant, terrassées par l’admiration. »


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« Ils disposent pour la construction des routes d’un pinceau à paver.
Ils ont encore un pinceau à bâtir. Pour les endroits éloignés, ils ont même un fusil à bâtir. Mais il faut savoir viser bien juste, bien juste. En dire la raison est superflu. Qui aimerait attraper un toit sur la tête ? »


Citations extraites de « Voyage en Grande Garagbagne » et « Au pays de la Magie », Ailleurs, Henri Michaux, Gallimard, édition de 1986.

Photographies : Lou Darsan.