24 mai 2018

Murs et fenêtres. (Ailleurs.)


« Ils n’aiment pas les fenêtres et préfèrent à y voir clair, se sentir chez eux, mais, comme ils sont très courtois et qu’ils ne veulent pas agir autrement que dans les pays où l’on en use, et puis, que ça ferait nu, morne et hostile, attirerait l’attention et les mauvais sentiments, alors qu’ils ne sont que paix et placidité, ils ont des maisons avec des fenêtres, même avec beaucoup de fenêtres, mais toutes fausses, et pas une ne pourrait s’ouvrir, même s’il s’agissait de fuir un incendie ; cependant imitées à s’y méprendre, avec des ombres et des reflets, de sorte que c’est un plaisir de les regarder, sachant qu’elles sont fausses, surtout si l’heure et la force du soleil réunit à peu près les conditions du trompe-l’œil.


Il y en a même d’entr’ouvertes, perpétuellement, nuit et jour, et les jours les plus froids, par temps de brouillard, de pluie, de rafales de neige, mais ne laissant quand même rien entrer ni sortir, douloureusement semblables à la charité de surface des riches.
Une vraie fenêtre, susceptible, un jour, d’être ouverte, les rend malades ; c’est pour eux comme si déjà on en enjambait l’appui, qu’on entrât, et la file des intrus qu’on ne peut repousser s’allonge à leurs yeux.


Comme beaucoup de gens placides, quand on les atteint, deviennent haineux et mauvais, il faut éviter de leur parler de fenêtres et ne jamais en inviter un chez vous, si vous en avez une de percée, quand bien même elle serait fermée, barricadée, hors d’usage, ou dans une pièce de débarras. Jamais il ne vous le pardonnerait.  »



*****

 « Des portes battent sous l’eau.
Il faut savoir les entendre. Ainsi l’on peut connaître son avenir, le proche, celui de la journée. Ce que savent remarquablement faire les voyantes qu’on rencontre au bord de la mer, en espoir de clientèle.
Par avance, elles entendent battre toutes les portes par lesquelles vous passerez ce jour-là, quelque nombreuses démarches que vous fassiez, et voient les gens rencontrés de l’un de l’autre côté des portes et ce qu’ils vont dire et décider.


C’en est stupéfiant.
L’on croit jusqu’à la nuit vivre une journée déjà vécue. »


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« Les Émanglons quoiqu’ils aiment beaucoup les lumières adoucies ne sont pas à l’aise le soir, même dans les villes.
Ces plaques blafardes qui apparaissent à la fin du jour sur un arbre, une maison, un nuage les fascinent.
De façon générale, dans les campagnes, la pénombre est redoutée. Le gris, l’entre-chien-et-loup les remplit d’inquiétude. Ils battent du tambour et font parler la poudre, et ne se tranquillisent qu’avec la nuit qui tombe.
Le jour aussi ils restent confiants, mais le soir, chaque soir, les inquiète et les serre à la gorge. »

*****


« Tout à coup on se sent touché. Cependant rien de bien visible contre soi, surtout si le jour n’est plus parfaitement clair, en fin d’après-midi (heure où elles sortent).
On est mal à l’aise. On va pour refermer portes et fenêtres. Il semble alors qu’un être véritablement dans l’air, comme la Méduse est dans l’eau et faite d’eau à la fois, transparent, massif, élastique, tente de repasser par la fenêtre qui résiste à votre poussée. Une Méduse d’air est entrée !
On tente de s’expliquer naturellement la chose. Mais l’insupportable impression augmente affreusement, l’on sort en criant « Mja ! » et l’on se jette en courant dans la rue. »


« Une Méduse d’air est entrée ! »

***** 

« Saignant sur le mur, vivante, rouge ou à demi infectée, c’est la plaie d’un homme ; d’un Mage qui l’a mise là. Pourquoi ? Par ascèse, pour en mieux souffrir ; car, sur soi, il ne pourrait s’empêcher de la guérir grâce à son pouvoir thaumaturgique, naturel en lui, au point d’être totalement inconscient.


Mais, de la sorte, il la garde longtemps sans qu’elle se ferme. Ce procédé est courant.
Étranges plaies qu’on rencontre avec gêne et nausée, souffrant sur des murs déserts… »

*****

« Il lui crache son visage au mur.
Le fait énoncé ici est en relation avec ce que je dis ailleurs de la capsule. Cet acte de mépris signifie qu’on ne veut avoir aucune relation avec l’individu, qu’on ne veut pas une trace de lui sur soi. On la rejette donc publiquement.
Le Mage recrache sur le plus proche mur, le visage détesté, rendu hideux, quoique parfaitement reconnaissable et vrai, et le Mage s’en va sans mot dire. Le visage reste un temps sur le mur, puis il s’empoussière. »



*****


« Ils aiment les demeures parlantes, les maisons à façade couverte de seins roses et bien formés, et des meubles dedans, graves, sombres mais constellés d’yeux.



A l’entrée de la ville, un étrange bâtiment, sans queue ni tête, sans pièces logeables, mais non sans grandeur, exprime l’âme de la ville, l’âme changeante. Aussi est-il plein de démoli autant que de construit.
La façade du grand Méhu architectural de Méhé est tellement impressionnante que des femmes sont mortes en la voyant, terrassées par l’admiration. »


*****

« Ils disposent pour la construction des routes d’un pinceau à paver.
Ils ont encore un pinceau à bâtir. Pour les endroits éloignés, ils ont même un fusil à bâtir. Mais il faut savoir viser bien juste, bien juste. En dire la raison est superflu. Qui aimerait attraper un toit sur la tête ? »


Citations extraites de « Voyage en Grande Garagbagne » et « Au pays de la Magie », Ailleurs, Henri Michaux, Gallimard, édition de 1986.

Photographies de Lou Darsan, 2018. Merci de ne pas les utiliser sans mon autorisation.


12 février 2018

Visions.

« En ce qui me concerne, plus importantes encore que pour l'esprit la rencontre de certaines dispositions de choses m'apparaissent les dispositions d'un esprit à l'égard de certaines choses, ces deux sortes de dispositions régissant à elles seules toutes les formes de la sensibilité. »

 Forêts.


Façades.


Rivières.


Où meurent les vagues.


Accroche.


Portraits.


Abandons.


« Je n'ai dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique, soit dans la mesure même où elle est livrée aux hasards, au plus petit comme au plus grand, où regimbant contre l'idée commune que je m'en fais, elle m'introduit dans un monde comme défendu qui est celui des rapprochements soudains, des pétrifiantes coïncidences, des réflexes primant tout autre essor du mental, des accords plaqués comme au piano, des éclairs qui feraient voir, mais alors voir, s'ils n'étaient encore plus rapides que les autres. Il s'agit de faits de valeur intrinsèque sans doute peu contrôlable mais qui, par leur caractère absolument inattendu, violemment incident, et le genre d'associations d'idées suspectes qu'ils éveillent, une façon de vous faire passer du fil de la Vierge à la toile d'araignée, c'est-à-dire à la chose qui serait au monde la plus scintillante et la plus gracieuse, n'était au coin, ou dans les parages, l'araignée ; il s'agit de faits qui, fussent-ils de l'ordre de la constatation pure, présentent chaque fois toutes les apparences d'un signal, sans qu'on puisse dire au juste de quel signal, qui font qu'en pleine solitude, je me découvre d'invraisemblables complicités, qui me convainquent de mon illusion toutes les fois que je me crois seul à la barre du navire. Il y aurait à hiérarchiser ces faits, du plus simple au plus complexe, depuis le mouvement spécial, indéfinissable, que provoque de notre part la vue de très rares objets ou notre arrivée dans tel et tels lieux, accompagnées de la sensation très nette que pour nous quelque chose de grave, d'essentiel, en dépend, jusqu'à l'absence complète de paix avec nous-mêmes que nous valent certains enchaînements, certains concours de circonstances qui passent de loin notre entendement, et n'admette notre retour à une activité raisonnée que si, dans la plupart des cas, nous en appelons à l'instinct de conservation. On pourrait établir quantité d'intermédiaires entre ces faits-glissades et ces faits-précipices. »

Lisières.


Coucher de soleil.


Absences.



Citations extraites de Nadja, André Breton, éditions Gallimard, 1964.

Photographies de Lou Darsan, 2017. Merci de ne pas les utiliser sans mon autorisation.


2 décembre 2017

Churchill, Manitoba, d'Anthony Poiraudeau

« C'est en le retrouvant à loisir là, indiqué sur la planche d'atlas au bord de son rivage perdu, que le petit port de Churchill est progressivement devenu le point de fuite qui a longtemps polarisé ma vie intérieure vers sa plus étrange échappée. »

« J'éprouvais un sentiment que, fort étrangement, je n'avais pas anticipé : je ne voyais plus du tout ce que j'étais venu foutre ici […]. »

Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau, éditions inculte, Lou DARSAN

Fasciné depuis l'enfance par les atlas et les globes terrestres, le narrateur hérite à l'occasion du déménagement d'un ami d'une carte Vidal-Lablache de l'Amérique du Nord, et décide de l'afficher au mur lors de ses périodes d'immersion dans la littérature américaine. Objet familier et quotidien, la carte devient peu à peu le réceptacle de « divagations imaginaires et répétées » qui convergent vers un point minuscule situé tout au bord de la baie d'Hudson, loin au-dessus de la Saskatchewan river, du lac Winnipeg et de la plaine céréalière du Manitoba : Fort Churchill.
Nous serons nombreux à nous retrouver dans ces rêveries devant les cartes de géographie, cette fécondation de l'imaginaire par la mappemonde, ce sentiment d'appropriation mentale des lieux repérés sur la carte, cette nécessité de situer — jusqu'à suivre du doigt le parcours des personnages de nos livres. J'ai tracé sur des plans les déplacements d'Arturo Bandini dans Los Angeles et de Mrs Dalloway dans Londres, je connais La Nouvelle-Orléans pour avoir exploré longuement le tracé bleu et vert de ses bayous à la poursuite de Dave Robicheaux. Quant à l'attrait d'un toponyme, combien d'heures ai-je passées les yeux levés vers les îles Nightingale et Inaccessible de l'archipel Tristan da Cunha, dont l'unique ville porte le nom fascinant d'Edimburgh of the Seven Seas ? Ici, cependant, « la superposition de Churchill, en tant que site matériel et réel dont il était possible [au narrateur] d'avoir une connaissance, et de Churchill, en tant que lieu intérieur doté pour [lui] d'une fonction mentale intime » donnent naissance à un voyage réel et à son récit : soudain, l'arrivée à Churchill, Manitoba et le projet d'écrire un livre sur la ville.

Churchill, Manitoba n'appartient pas tout à fait à ces livres précieux sur l'imaginaire des lieux : il s'agirait plus exactement du récit de la réalisation d'un lieu, la coloration d'une zone blanche de la carte — soudain emplie de la sensation du vent dans les roseaux, du cri des oiseaux limicoles, du bruit du ressac, des ondulations d'un rivage gris et vert. Quel écart avec la topographie rêvée lors des songeries passées, quelles étaient les lignes imaginées ? Et maintenant que le point est atteint, qu'y allons-nous faire ? — Il y a bien sûr dans l'idée de Churchill quelque chose de « l'Amirauté sur la mer des Syrtes » auquel il est fait allusion, le narrateur devant d'ailleurs entamer son séjour par la rédaction d'un article sur Julien Gracq, et l'on connaît l'importance de l'auteur dans le rapport d'Anthony Poiraudeau à la littérature. (Lire, à ce sujet, l'article de son blog : voir Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil.)

Pour atteindre aujourd'hui ce petit port d'à peine 900 âmes et de 500 mètres de long autodésigné capitale mondiale de l'Ours polaire, aucune route, mais une voie ferrée qui traverse champs puis forêt pour s'achever au pied d'un silo à grains. Improbable successeur de Glenn Gould qui y séjourna quelques jours, le narrateur s'aperçoit bien vite qu'il peut effectuer en à peine plus d'une heure le tour de la ville. Ses velléités de promenades au milieu de l'immensité déserte de la toundra envahie de midges se heurtent comme un running gag à « l'invariable panneau “STOP DON'T WALK IN THIS AREA” et la silhouette d'ours polaire qu'il affiche ». Ignoré de la population locale qui ne s'intéresse pas à l'écrivain voyageur dont il craint de prendre la pose et à défaut de trouver une autre occupation aux longues journées subarctiques, il se réfugie dans la bibliothèque municipale, refuge rassurant de l'universitaire qui se pense déjà condamné à ne pas en sortir.


Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau, éditions inculte, Vidal-Lablache
Détail d'une carte Vidal-Lablache de l'Amérique du Nord.

« Alors, les grands espaces en majesté, une fois rejoints, avaient rappelé que d'avoir été arpentés par des cartographes, traversés par des explorateurs et possédés par des aventuriers, ils s'étaient trouvés couverts de peuples détruits. »
De longues digressions documentées sur l'histoire du lieu et des différents postes de traite construits à son emplacement approximatif par la Compagnie d'aventuriers d'Angleterre destinée à commercer dans la baie d'Hudson ouvrent alors une réflexion sur le paradoxe contenu par la fascination pour ces lieux lointains auréolés d'un esprit d'aventure et d'exotisme par les récits et romans de l'enfance — ou les cartes Vidal-Lablache — et la prise de conscience du théâtre d'horreurs, de pillages, de massacres en lequel l'époque coloniale les a transformés.
Les découvertes successives, dans le cimetière de Churchill, d'une croix de bois commémorant manifestement une « catastrophe collective » sans l'expliciter ni la nommer puis, dans les rayonnages de la bibliothèque, d'un ouvrage universitaire publié à Winnipeg, donnent au récit une portée politique et sociologique avec la description de la déportation subie par les Dénés Sayisi. Ce peuple des Premières Nations, évacué de son territoire en 1956 par le gouvernement canadien dans le but d'être « sédentarisé et assimilé à la civilisation moderne », fut massé dans un bidonville à proximité du cimetière de Churchill (un lieu à la violente charge symbolique) et livré à lui-même sans aucune ressource. Misère, alcoolisme, mort violente, viols déciment la population en quelques décennies ; dans les années 70, les Déné Sayisi survivants retournent sur leur territoire traditionnel ; la tragédie est effacée de la ville. L'horreur de cette déportation, rappelle Anthony Poiraudeau, entre en résonnance avec la violence sociale dont sont toujours victimes les Premières Nations au Canada. (Lire, à ce sujet, Les étoiles s'éteignent à l'aube et surtout Jeu Blanc de Richard Wagamese, aux éditions ZOE.)

« Longtemps, l'atonie probable de ces lieux s'était même très bien accordée avec le puissant attrait qu'ils avaient exercé sur moi. »
Le journal de bord de son mois canadien est ainsi retardé, reporté, par un narrateur qui interroge sans cesse les raisons de sa présence à Churchill dans une forme de mise à nu de son intimité. Au point qu'il en liste les lieux par négation (« Je repérais les bâtiments remarquables des passés que je n'avais pas vécus à Churchill, […] l'espace vide devant le bâtiment postal où je n'avais pas rêvé à d'autres vies possibles loin de Churchill. »), comme pour se dédouaner de la ville maintenant qu'il y séjourne. Au cœur du livre, une réflexion sur « la suggestion des départs sans idée de retour » à l'« incomparable charge imaginaire, symbolique et poétique », que l'on pourrait opposer à l'errance telle que définie par Raymond Depardon comme « quête du lieu acceptable ». Ces deux pans presque contraires du voyage se rejoignent dans le « fantasme » de « s'y trouver entièrement différent » et « acceptable à soi-même ».
Modifié jusqu'à devenir récit de ce qu'il aurait pu être, le récit finalement est celui d'un point de fuite qui s'échappe et où tout se recoupe — l'échec à le définir le constitue. Churchill, inexorablement intérieure, demeure « le nom possible de ce que fut cette singulière excroissance mentale ».

« Moi aussi, le voyage que j'aurais voulu faire à Churchill, celui dont je rêvais véritablement, était un voyage sans idée de retour, et c'était celui d'une rupture radicale avec tout le cours précédent de mon existence. C'est-à-dire que c'était un voyage impossible par nature, complètement fantasmatique et fictionnel, qui pouvait donc ne perdurer que comme fantasme et comme fiction personnelle.
[…] À la place de ce voyage impossible, parce que ce que j'ai voulu écrire était l'histoire de l'impossibilité de ce voyage, et parce que c'était l'occasion d'y aller tout de même, j'ai fait un voyage possible, et je me suis vraiment retrouvé à Churchill. »

Anthony Poiraudeau montre beaucoup d'humour, d'autodérision, mais surtout de finesse dans ce livre aux dimensions multiples qui sous les atours d'un récit de voyage — ce qu'il est au demeurant — est aussi l'analyse d'une double impossibilité : celle du voyage comme celle de son récit, qui échappent tous deux aux définitions où serait grande la tentation de les circonscrire. Alors qu'il aurait pu s'en tenir aux drolatiques mésaventures d'un personnage casanier et peu aventurier égaré dans l'immensité déserte de la toundra, ou bien rédiger une somme documentaire sur ce minuscule point de la carte et ses violentes réalités sociales et historiques, il nous offre avec Churchill, Manitoba une touchante et agréable surprise, écrite dans une langue détaillée, précise et intelligemment articulée.

Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau, éditions inculte

Churchill, Manitoba, Anthony Poiraudeau, éditions inculte, octobre 2017. 

 

6 novembre 2017

Sous les serpents du ciel, Emmanuel Ruben.

« […] il existait sur la surface de la Terre des archipels assiégés, des archipels en captivités, des archipels arides et déchiquetés [...] »

« Sur ces pierres tombales qui veulent nous enterrer vivants, nous dessinerons les cartes de notre archipel écorché vif, nous dessinerons le bleu du ciel, nous dessinerons les vagues de la mer, nous percerons notre horizon, et puis nous le traverserons, le grand barrage. »

Sous les serpents du ciel, Emmanuel Ruben

Des femmes, par milliers, prennent d'assaut un mur le jour des vingt ans de la mort non élucidée de Walid, un adolescent qui le survolait avec son cerf-volant. Les dalles de béton cèdent sous l'afflux et les coups de bélier maniés par des enfants. Le « très long serpent convulsif », la « ligne de feu », le « grand barrage de sécurité antiterroriste » qui traverse l'archipel des Îles du Levant tressaille et se fissure. La suspension du temps, dans l'attente de ce qui advenir, ouvre une béance où quatre voix déploient un récit choral qui relie passé et avenir, alors que le présent semble sur le point de basculer.
Chacun des quatre narrateurs livre ses souvenirs et sa version de la vie — et de la mort — de Walid : Daniel, le moine rentré en France qui l'a abrité dans son couvent ; Mike, l'officier de réserve du checkpoint de cette portion de frontière qui commande abrité derrière ses écrans ; Djibril, le cousin de Walid, leader des borders angels, les adolescents qui virevoltent sur les toits et les murs en bravant les drones ; et enfin Samuel, l'ancien observateur de l'ONU qui fournissait à Walid les cartes d'état-major avec lesquelles il fabriquait ses cerfs-volants.



« Nous sommes aussi des femmes biceps et des femmes abdominaux
des femmes triceps et des femmes pectoraux
des femmes quadriceps et des femmes mâchoires
 et nous trancherons l'air de la guerre à coups de hanches.
Nos ongles dagues attaqueront les barbelés,
Nos os marteaux cogneront les dalles de béton,
Nos voix méduses envoûteront les dards des canons,
Nos yeux fusils cracheront les braises de la colère,
Suivez celles qui font trembler les murs en hurlant
du pain, du pain pour ceux qui ont faim ! »
Entrecoupé à intervalles réguliers par la magnifique litanie guerrière du chœur des femmes de l'archipel (la révolution sera féministe ou ne sera pas), leur récit est bientôt piraté par les dessins et la voix gouailleuse de Walid, le génie des cerfs-volants, l'adolescent dont on ne sait pas encore s'il fut un révolté ou une victime innocente. Walid, fantasmé dans le discours des autres et qui fait mentir chacun, qui seul connaît le secret de sa mort, qui se joue de l'auteur, qui baratine et aiguillonne. Walid le révolté, qui rêve de sa cousine Nida et de ses lèvres « au goût de noisette des graines de sésame » pour qui il a inventé le « langage des cerfs-volants » et fait s'envoler au-dessus de la frontière Asswad, le cerf-volant noir en sac-poubelle, Ankabut, le cerf-volant araignée taillé dans un journal, Farashatan, le papillon léopard et Iristan qui porte la carte du Pays des iris sauvages.

« Tu es né avec ce siècle, Walid, mais tu n'auras connu que l'ère des serpents d'airain, des voûtes de verre et des vols de bourdon. Tu n'auras pas vu les murs tomber, s'ériger de nouveau, retomber ; tu n'auras pas vu revenir dans nos chaumières la peur des barbares, à l'heure où les vieilles frontières se secouent telles des chaînes de volcans mal éteints, à l'heure où s'effrite la fragile tectonique de la paix, à l'heure où nous assiègent des armées de robots et d'illuminés. »

Bordée d'un côté par le mur et menacée de l'autre par la Grande Barburie, la ville qui protège son ciel par une voûte de verre et une nuée de drones contrôlée par « la meilleure armée du monde », qui interdit aux objets volants subversifs que sont les cerfs-volants de la survoler, n'est jamais explicitement nommée autrement que par une anagramme qui renforce sa dimension symbolique. L'on devine aisément de quel lieu réel s'inspire ce territoire uni, mais morcelé, fragmenté, ces « îles mutilées » par un grand barrage qui force à s'allonger dans « tube de détection antiterroriste » pour le franchir, ce Pays du Cerf en forme de poignard dont les cartes peignent en rose les zones colonisées et en bleu celles contrôlées par « l'armée saronienne ».
Dans un futur situé à seulement quelques décennies de la nôtre, Emmanuel Ruben réinvente une géographie levantine, étrange et familière, où l'on retrouve sa fascination pour les cartes (ce qu'elles disent, ce qu'elles mentent, ce qu'elles rêvent...) et pour l'Orient, ainsi que l'influence de Julien Gracq. L'archipel, concept précieux à l'auteur (voir ma chronique de Dans les ruines de la carte sur Un Dernier Livre), comme hétérotopie qui contient à la fois les îles et la mer qui les séparent, est ici un « archipel en otage » qui a basculé dans une dystopie où l'équilibre entre l'eau et la terre est rompu,  ainsi que lors d'une montée des eaux où les îlots s'amenuiseraient, bien éloignée de la « fédération pélagique » rêvée.

« Une ligne continue d'un rouge vif aimantait leurs regards d'enfants ; ils la suivaient de leurs petits index agiles aux ongles sales ; je la voyais se dérouler sur leurs prunelles extraordinairement mobiles telle une ligne de feu qui leur brûlait la rétine. Khalil leur disait qu'il s'agissait du grand barrage de sécurité antiterroriste ; ils l'écoutaient, ils regardaient la carte d'un air dubitatif : ils s'étonnaient que ce barrage — ou plutôt ce mur, puisqu'il traversait de nombreuses terres émergées —, qui était pour eux une réalité verticale, grise, épaisse, un alignement de dalles de béton de neuf mètres de haut redoublées de fossés et de barbelés, pût se traduire par ce fin tracé rouge vif, horizontal, sinueux — comme un très long serpent convulsif. »

Sous les serpents du ciel est un roman ambitieux, à l'écriture impeccable, maîtrisée et fluide qui se métamorphose à chaque voix qu'elle incarne et qu'elle sublime par sa poésie. Emmanuel Ruben, dont l'intelligence et la sensibilité étaient déjà prégnantes dans ses précédents livres (Halte à Yalta, Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu, La Ligne des glaces, Icecolor, Dans les ruines de la carte, Jérusalem terrestre), s'y affirme comme un écrivain et romancier talentueux, capable de vous faire interrompre votre lecture pour construire, de vos mains malhabiles et empressées, votre propre cerf-volant.

« Vous vous croyez bien à l'abri
derrière vos murailles,
Vous croyez pouvoir confiner tout un peuple
comme on parque du bétail,
Mais toutes les murailles se fissurent
lorsque la glaise humaine se met à remuer.
Il importe peu de savoir de quel pays nous vous parlons.
Nous vous parlons de tous les nœuds triturés de la planète.
Nous vous parlons de l'hiver futur, de la colère présente et de l'espoir insensé d'un printemps. »
Sous les serpents du ciel, Emmanuel Ruben, éditions Rivages



Sous les serpents du ciel, Emmanuel Ruben, éditions Rivages, août 2017.

 

21 septembre 2017

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra.

« Il n'y a certainement que moi pour me sentir seule à La Havane aujourd'hui. Je vis dans cette ville peu respectueuse de la vie privée, intense, insouciante et dissipée, où l'intimité et la discrétion, le silence et le secret, tiennent du miracle, ce lieu où la lumière te trouvera dans ta cachette. Ici, se sentir seul signifie peut-être que l'on a vraiment été abandonné. »

« Juillet arriva et, avec lui, la transparence de l'été. La lumière de Cuba reproduit nettement toutes les images de ce que je suis en réalité, ce que j'ai gardé pour moi. Quand je veux dissimuler un sentiment, une expression ou un geste aigre-doux qui vient avec les souvenirs, la lumière naturelle rend le paysage intérieur explicite et te déshabille en pleine rue, en plein soleil. L'irradiation soulève ta jupe et te possède. Ici, on ne peut rien cacher, ni de soi ni de l'autre ; la transparente illumination de cette île batifole avec les secrets et règne avec eux. »

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, Marianne Millon, Buchet-Chastel, copyright Lou Darsan


Une île dont on ne sort pas, qui délimite les contours de la pensée, une maison où l'on se retranche, mais qui est surveillée, truffée de caméras et de micros. Un intérieur spatial et mental qui devient public. Ne plus penser, se taire jusqu'en soi — pour contrer : écrire. Ne pas être lue par les siens, peur de rejoindre ceux qui ont fini par se taire, crainte d'être envahie par la paranoïa. Ne pas savoir si les écrits te définissent. Ne plus savoir qui est ton père (et on te dit que).

Censure, fouilles, surveillance, confiscation, méfiance, mensonges et double discours. Cacher les papiers dans le frigo. Se taire. Être suspecte (deux fois). Suspecte de voyager hors de l'île, suspecte de rester vivre sur l'île. Dissidente aux yeux d'un régime omniscient, espionne du régime pour ceux qui sont partis. Ouvrir son ordinateur, constater que les dossiers disparaissent. Des cartons en moins. Des fichiers en moins. Jusqu'au vide. Rentrer chez soi, ne pas savoir si quelqu'un est venu, a emprunté le disque dur, l'a copié ou vidé. Qui lit ton courrier ? Suspecte, suspecter. La femme de ménage, le « seguroso » de la famille : mieux vaut eux que les policiers. Préférer la délation et la surveillance par les proches qui te sont attribués à l'exposition publique de ta dissidence supposée.

S'isoler du monde et ne plus fréquenter que deux personnes qui rapportent toutes tes paroles à. Quitter l'île — la retrouver ailleurs, chez les autres. En soi. Devenir l'île que l'on quitte (« Ils ne peuvent pas m'expulser de l'île que je suis. »), définie par des rivages, séparée par une mer. « Si on me laissait prendre tout ce qui manque/Si on me laissait emporter l'île et le miracle/Je n'aurais nulle part où rentrer. » Baignade : vue d'en dessous, l'eau trouble « l'hyperréalisme tropical », la surface s'éloigne. « L'île démente qui navigue autour de ta tête et te rend folle avec ses imbroglios et ses névroses, t'oblige à pénétrer l'incohérence. »

Cleo, narratrice et jeune poète de La Havane dont le premier recueil, primé en Espagne, a subi la censure des autorités de son pays, se retranche dans sa demeure familiale, prisonnière d'un paradoxe paranoïaque cubain qui s'accroît à sa rencontre avec un acteur américain hispanophone réalisant un documentaire sur son père. Wendy Guerra dessine son portrait à l'estompe, tissant au plus serré un propos politique sur Cuba (« le peu qui subsiste de cette utopie née dans les années soixante ») au récit de la vie intérieure de Cleo, et transforme en une ligne floue la frontière entre dimanches et révolutions, intimité et espace public, intériorité et politique. Entrecoupé de poèmes de la narratrice d'ailleurs regroupés à la fin du livre, Un dimanche de révolution déploie une écriture poétique riche d'images qui débordent le réel et approchent le rêve, dans une narration dont la langueur et la sensualité plongent le lecteur dans cet état de suspension entre deux eaux et de confusion où Cleo est confinée.


Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Buchet-Chastel

Un dimanche de révolution, Wendy Guerra, traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon, éditions Buchet-Chastel, août 2017.